dimanche 24 juillet 2011

Carnage

Petit village paisible, qui se réveille brutalement. Le soleil se découpe en plusieurs teintes rosées qui se reflètent dans la minuscule mare des pêcheurs du dimanche. Toutes les maisons sont en crépis blanc ivoire, devenu blanc sale au fil du temps. Puis incarnat. Les toits en ardoise bleue offrent un curieux contraste avec le ciel couleur chair. Des arbres, il y en avait, beaucoup. Il n’y en a plus. Il fait doux, mais personne ne le sent. Personne n’y fait attention, en fait. Au centre du village, une fontaine. Où il n’y a plus d’eau. Où l’on reconnaît à peine les petits chérubins sculptés avec leurs arcs et leurs sourires saugrenus. Inconvenants. Leurs fossettes et leurs bouilles potelées deviennent gênantes. Choquantes, grossières même. Puis, un grand édifice brun clair, ou l’on devine les lettres « bar » sur la façade. Qui sont partiellement effacées. Par le temps, par la météo, par les hommes aussi. Il ne pleut pas. Pourtant, on entends un incessant « plic-ploc », comme de l’eau qui tomberait d’une gouttière. Mais en fait ce n’est pas de l’eau. C’est juste un peu plus foncé.
Aucune végétation, aucun arbuste, aucune fleur, aucune herbe folle. Juste de la terre boueuse, vaseuse, collante, gluante, mélangée à du sable, des gravats. À des bouts de dents, écarlates. À des bras arrachés, des jambes broyées, des corps contorsionnés, des visages figés. Des yeux grands ouverts, des bouches tordues, crispées.
Les hommes, si l’on pouvait toujours les appeler ainsi, s’entretuaient, se massacraient, avec la plus exécrable ferveur. C’était un véritable carnage. Le jeune homme rampait au milieu d’une mare de sang. Il crachotait le liquide visqueux qui s’infiltrait partout, dans sa bouche, son nez, ses chaussures. Il était allongé au milieu de visages contorsionnés, de jambes arrachées, de bras, de tripes et de boyaux. Certains hommes qui se trouvaient à la limite floue qui sépare la vie de la mort appelaient leurs mères, leurs femmes, leurs enfants, suppliaient qu’on leur donne à boire, ou qu’on les achève. Ils souffraient atrocement. Pourtant personne n’y faisait attention. Tout le monde était bien trop occupé à se charger de sauver sa peau. Ou d’essayer en tous cas. Le jeune homme continuait d’avancer. Il avait une gourde au flanc droit, un casque trop grand qui tombait sur le côté de sa tête. De petites boucles dorées sur le dessus de son crâne. Des yeux qui n’avaient plus aucune forme, plus aucune couleur, tant ils étaient déformés par l’effroi. Un visage beau, lisse, pâle. Un nez fin, qui ne frémissait plus à l’épouvantable odeur de putréfaction tant il l’avait côtoyée. Des mains noires, calleuses, des ongles arrachés, presque inexistants.
Il est jeune. Bien trop. Pourtant il est là, rampant sur des cadavres qui pourrissent ici depuis plusieurs jours, écrasant des mains, des pieds, le visage vermillon du sang des hommes qui tombent à côté de lui. De son camp ou de l’autre, peu importe. Il ne sait même plus quel camp est le bon. Alors il avance, toujours. Il halète. Il est blessé. Des balles fusent au-dessus de sa tête, et jamais on ne sait quand une parviendra à nous toucher. Alors on continue, et on attend presque. D’être atteint, de mourir. D’être libéré. Il ne regarde même pas où il va, il est comme fou, il veut juste avancer, être loin. Puis, il se heurte à un bloc massif en pierre. Il lève la tête. Un petit ange l’accueille en souriant. L’homme se croit mort, puis lève la tête plus haut, et voit la fontaine. Le petite ange continue de lui sourire insolemment. Alors il pose sa main sur la pierre froide, et la presse délicatement contre le corps dodu de l’impertinent. Quand il la retire, le chérubin est un mélange de sang, de glaise, de crasse. Voilà. Il est comme lui à présent. Il a la même odeur que la mort. Le geste puéril du jeune homme lui a fait oublier un instant où il se trouvait. Sa côte droite le fait atrocement souffrir. Il passe sa main dessus, le regrette aussitôt. Il perd du sang. Beaucoup trop. Il contourne la fontaine avec un effort surhumain. Bientôt il n’aura plus la force d’avancer. Il ne l’a déjà plus, mais il avance quand même. Il ne comprend pas pourquoi. Alors il lève les yeux. Un homme est en train de le tirer, de le relever. Le jeune ne connait pas son visage, et se dit qu’il est pris. Mais non. Les hommes qu’ils combattent ne font pas de prisonnier. Ils tuent tout le monde. Alors ? Il ne sait pas. Son esprit est trop embrouillé pour chercher une explication plausible. L’homme le tire de plus belle, le soulève un peu : « allez, fais un effort gamin. Aide-moi ». Le gamin en question scrute l’homme, sans comprendre la suite de mots indéchiffrable qu’il vient de prononcer. Il tord sa bouche en un rictus crispé pour dire quelque chose, mais n’y parvient pas. L’autre s’agenouille, et le regarde dans les yeux. Effaré, il murmure « bon dieu ce qu’il est jeune ». Puis, il tourne la tête et voit la tâche sombre qui obscurcit son flanc. Comme pour lui-même, il marmonne « il va s’en sortir, oh bon dieu oui, il va s’en sortir ! ». Le jeune n’a plus la force de garder les yeux ouverts. Alors il les ferme. Sa main tombe sur le côté, et rencontre quelque chose de dur. Ses doigts se ferment sur cet objet, presque inconsciemment. Sa tête tombe sur le côté. Il va bientôt mourir.
L’homme regarda le gamin perdre connaissance, consterné. Il secoua la tête, pria un dieu à qui il n’avait jamais accordé la moindre importance. On dit que les malheurs rapprochent Dieu des hommes. Même s’il n’existe pas. Là, il prend le jeune homme dans ses bras. Il est maigre. Il sent ses côtes à travers sa chemise déchirée aux manches repliées qui devait être beige au départ. Puis il marche, droit devant lui. Il ne devient plus qu’une ombre, puis disparait.
Un oiseau chante. Un autre lui répond. La nature n’a que faire des caprices humains.
Petit village paisible, qui s’est réveillé brutalement. Le soleil se découpe en plusieurs teintes rosées qui se reflètent dans la minuscule mare des pêcheurs du dimanche. Toutes les maisons sont en crépis blanc ivoire, devenu blanc sale au fil du temps. Puis incarnat. Les toits en ardoise bleue offrent un curieux contraste avec le ciel couleur chair. Des arbres, il y en avait, beaucoup. Il n’y en a plus. Il fait doux, mais personne ne le sent. Personne n’y fait attention, en fait. Car tout le monde dort.

Jennsen ©

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