jeudi 3 novembre 2011

Mademoiselle Emilie Partie 2

20 août 2010

Quand je sors de l’hôpital, tout d’abord je ne pense à rien. Puis une bête phrase se forme dans mon esprit.
Elle est arrogante, cette salope, avec ses airs de conquérantes et ses 3 mots minables.
Mais elle se répète en boucle, dans ma tête, tant que je n’entends plus que ça, cette putain de mélodie que j’ai envie de fredonner, de hurler à la face du monde, ce traître misérable.
Je suis leucémique, je suis leucémique, je suis leucémique.
La poissonnière me dit bonjour en souriant.
Hey Sonia tu sais quoi ? Je viens d’apprendre que je suis leucémique. T’entends ça ? Je suis leucémique putain !
« Bonjour Sonia, tu vas bien ? ». Je ne m’attarde pas à écouter sa réponse. Je déteste les gens qui disent « Salut, ça va ? ». En fait ils s’en foutent royalement, ils demandent ça pour être poli, et attendent juste que tu dises « oui » pour pouvoir se casser.
Je ferme les yeux. Je ne veux plus penser à ça.
Il ne faut plus que je pense à ça.
Mais ma glace m’empêche de voir autre chose. Je suis nue, mouillée, et je repense à ce gamin qui fait du skate-board.
Tu t’en fous sûrement, mais je suis leucémique. Toi tu roules sur une conne de planche avec ses malheureuses roulettes, et moi je suis leucémique. Et après il y en a qui disent que la nature est bien faite. Tous des salopards hein ?
Et ça continue comme ça. Le boulanger, le facteur. Mon voisin.
Tout semble normal. Les gens passent à côté de moi, vont faire leurs courses, téléphonent, sourient. Et ce connard de soleil qui se met à briller.
La vie continue, alors que mon monde vient de s’écrouler. Est-ce que je suis mise à part, maintenant, est-ce que j’aurais toujours l’impression d’être à l’extérieur de cette masse sombre et floue qui ne connait que les petits tracas quotidiens ?
Moi je marche, avec cette voix qui hurle, qui déracine mes oreilles, qui me donne mal à la tête.
Putain je le sais que je suis leucémique on a compris !
Grand silence. Je me dis que je suis en train de devenir folle.


2 septembre 2010

Je n’ai pas besoin de me sécher, je le suis déjà. J’enfile n’importe quoi, maintenant ça n’a plus aucun intérêt. Je descend les marches de mon appartement, alors que l’ascenseur n’est pas en panne. 20 minutes de marche par jour qu’ils disent.
Je vais voir Momo. Fidèle au poste, assis sur son carton devant le magasin. Un jour que le patron a voulu le virer, je l’ai supplié de le laisser, lui exposant mes arguments sur l’isolement des SDF. Il devait pas être bien au courant, le boss, parce qu’il a gobé toutes mes conneries et qu’il est parti en soupirant. C’est qu’il a une bonne tête, Momo, avec ses bouclettes brunes et ses yeux tout bleus.
Alors maintenant tout le monde connaît Momo, ça fait 1 an qu’il est là. Ça fait un an qu’il me sert de pilier. Il est indestructible, Momo. Je le regarde, il me sourit, et j’ai l’impression d’être la huitième merveille du monde. Je cours vers lui, me réfugie dans ses bras chauds et protecteurs.
« Qu’est-ce qui t’arrive princesse ? »
En entendant sa voix grave et rocailleuse me demander ce que j’ai, là seulement je me rends compte que je suis en train de pleurer.
Puis je me demande pourquoi je ne lui ai pas dit, à lui, à Momo, alors que c’est celui auquel j’aurais du penser en premier, bien avant Stéphane. Peut-être que j’ai trop peur qu’il me déçoive, lui aussi, qu’il se mette à pleurer, à compatir, à se dire désolé.
« Momo, je suis leucémique. » Son visage a comme un bug, ses traits se figent, tout comme ses yeux céruléens. Cela ne dure qu’un instant, à peine une seconde, puis très vite il se reprend.
« Bah, tu t’en remettras. Tu veux du saucisson ? ».
Je souris. C’est mon Momo, comment avais-je pu croire un seul instant qu’il me décevrait ? Je hoche la tête. C’est notre saucisson du jeudi, le saucisson qui veut dire que c’est mon jour de congé, et que je peux passer toute la matinée avec lui. Je croque dans la généreuse tranche qu’il me tend, plus grosse que d’habitude. Chaque semaine, j’oublie à quel point c’est délicieux, et je m’extasie devant le goût merveilleux de la charcuterie.
D’autres boivent pour oublier, moi je mange du saucisson avec un SDF devant mon magasin.

24 septembre 2010

Je me réveille toutes les nuits en hurlant. Je rêve de la bouche de John Bonnet, des petits poils qui se baladent partout, qui me fascinent, de ses deux lèvres qui s’agitent sans cesse pour prononcer ces 3 mots. La phrase s’insinue dans ma tête, me dévore, ronge tout en moi, me laisse en feu, puis s’éloigne pour me regarder brûler. C’est là que je commence à hurler.
Je suis fatiguée, je ne mange rien. Je n’ai plus envie de rien.
Le traitement doit commencer dans 4 jours. Chimiothérapie. Ouais, le truc qui te consume pour te laisser vide, qui détruit tout en toi et qui te prends tes cheveux. Je demande à John si on peut pas simplement me laisser mourir en paix. Il rigole, parce qu’il croit que je plaisante. Puis il voit que non, et plante ses deux billes dans mes yeux. Je déteste ça.
« Je ne vous laisserai pas mourir, Émilie.
- Vous y pouvez quoi, vous, avec votre habit de magicien et votre scalpel ? Arrêtez de prendre ma maladie pour une affaire personnelle, pour soulager votre conscience, et foutez moi la paix. »
Il sourit, je ne comprends pas pourquoi. Mais ça fait longtemps que j’ai arrêté d’essayer de comprendre le comportement de mes semblables.
« Je n’essaye pas de vous soigner pour soulager ma conscience, madame, j’essaye de vous soigner car c’est mon métier. »
Et toc, le vieux a cloué le bec à la salope. Je l’ai mérité. Alors je repars, et je fourre mon sourire dans ma poche. Je ne sais pas comment réagir quand je sais que j’ai tort.
Je ne sais pas s’il y a une manière adéquate de réagir, quand on vient de commettre une bourde, à part savoir se la fermer et s’en aller.


9 octobre 2010

Je parle à Momo des rêves que je fais la nuit. Il ne dit rien pour me rassurer mais il me rassure quand même, avec ses grosses mains qui tiennent fermement les miennes, ses yeux qui ne me quittent pas un seul instant, son souffle calme et régulier qui s’ajuste au mien. Il m’écoute, comme ça, pendant 20 minutes environ, puis le magasin ouvre et nous achetons notre saucisson. Après, on va avenue des colombes, et on fait les cons en faisant peur aux pigeons. Puis on va à la rivière, je m’assois tout contre lui, et on regarde les cygnes qui passent lentement. On se moque de la terre entière, on se fait des promesse complètement stupides.
« Tu sais faire le moon-walk, Momo ?
- Bien sur princesse, il sait tout faire le Momo.
- Tu m’apprendras, dis ?
- Ah, pour sur que je t’apprendrais !
- J’aimerais bien aller en Australie, aussi.
- D’accord. On ira faire du moon-walk avec les kangourous.
- Tu promets ? ». Là, je le sens bien qu’il hésite. Momo il ne ment jamais.
« Je promets. »
Je souris. Pour la première fois de sa vie, Momo a menti.

Jennsen ©


Suite la semaine prochaine

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