C’est bientôt Noël. Ça me fait bizarre de me dire que c’est mon dernier Noël. Je crois que le plus horrible dans tout ça, ce n’est pas que je vais mourir, mais que je sais que je vais mourir. J’aurais préféré ne pas le savoir, et continuer à vivre normalement, sans avoir la peur constante quand je m’endors que je ne vais jamais me réveiller. J’ai mal, ils me brûlent, ils me dévorent. Je n’en peux plus. Je veux que tout ça s’arrête.
Il faut que tout ça s’arrête.
14 décembre 2010
La douleur est insupportable. Putain Dieu, si t’existes fais que ça s’arrête. Je m’excuse de n’avoir jamais cru en toi, je m’excuse de te prendre pour une gigantesque blague, je m’excuse pour ce que tu veux, mais fais que ça s’arrête, je t’en supplie.
Je veux juste mourir.
25 décembre 2010
Ça va mieux. T’y crois pas trop vite, Dieu, c’est pas grâce à toi. Ils ont temporairement arrêté le traitement, le temps que je me repose. J’ai même le droit de rentrer chez moi. Pour mon dernier Noël, ils me doivent bien ça. Ils m’ont ordonné de rester chez moi bien au chaud, à l’abri des microbes.
Je marche pieds nus sur la plage et je bois un énorme milk-shake fraise-banane avec Momo.
Et les microbes, je les emmerde.
2 janvier 2011
Momo me fait parfois oublier que je suis malade. Il me fait parfois aussi oublier que je vais bientôt mourir, dans 5 mois tout au plus. Personne ne m’a jamais rendue aussi heureuse.
Vivre me parait si simple, à présent que je n’y ai presque plus le droit.
21 janvier 2011
Momo n’a pas menti. Momo ne ment jamais.
Aujourd’hui, on est allé au zoo. On est allé voir les kangourous, et on a dansé le moon-walk. Les gens nous regardaient comme si nous étions complètement fous, et ils s’éloignaient petit à petit. Et nous, on dansait de plus belle, et on se tordait de rire en voyant les têtes des kangourous, qui paraissaient complètement abrutis.
Après, Momo m‘a acheté une glace cassis, et on est allés au bord de la mer. Elle était belle, la mer, plus insolente que jamais, je crois que je ne l’ai jamais autant aimée qu’à cet instant-là. Elle montrait presque arrogamment sa grandeur en crachant de puissantes vagues qui venaient s’écraser contre les rocs pointus. Le vent fouettait ardemment mon visage, balayait des mèches blondes désordonnées qui avaient commencé à repousser, s’infiltrait dans mes poumons, et j’étais plus vivante que jamais.
Il m’apprend comment on fait pour être heureux, Momo.
J’aimerais que rien ne change.
3 février 2011
La maladie progresse rapidement. Plus que prévu. John m’a engueulée ce matin.
« Mademoiselle, vous réalisez l’étendue de votre irresponsabilité ? On vous avez dit de rester bien sagement chez vous. On essaye de vous guérir, cela implique que vous fassiez aussi des efforts.
- Non, vous n’essayez pas de me guérir, vous essayez de ralentir la progression de la maladie. Moi je veux juste profiter de pouvoir vivre encore un peu plutôt que de me terrer chez moi en attendant de mourir.
- On ne peut pas vous sauver si vous ne voulez pas l’être, mademoiselle. »
Là j’ai frémi.
« Il me reste combien de temps ? »
Il m’a dévisagée, peut-être pour voir s’il allait me mentir ou pas. Je crois que mon regard l’en a dissuadé.
« Dans l’état actuel des choses, et si votre état ne s’améliore pas, vous tiendrez à peine deux mois. »
Je tressaille. Deux mois. Alors c’est si grave que ça ? C’est quoi, deux mois, dans l’immensité de la vie ? Une poussière, infime preuve du temps qui passe et que l’on regarde déjà derrière soi. Deux mois. Deux mois. Putain dans deux mois, je serais morte, je verrai plus Momo, mon Momo, ma vie. Ça fait quoi, quand on est mort ? On va au paradis ? Notre âme tourmentée erre éternellement ? Où c’est le néant ? Au pire, j’aimerais bien que ça ne soit pas le néant. Ca me fait peur, le néant.
« Mademoiselle, ne mettez pas votre maladie entre parenthèses pour vivre le plus intensément possible. Vivez juste le plus longtemps possible.
- Vous savez, je m’appelle Émilie. On dit mademoiselle quand on ne connait pas, vous vous venez de m’annoncer que je vais mourir dans deux mois, alors vous pouvez m’appeler Émilie. »
John il sourit, je ne comprends pas pourquoi, mais je n’ai jamais compris cet homme.
Je sors de l’hôpital, et il commence à pleuvoir.
Je me dis que la météo se fout royalement de ma gueule.
27 février 2011
Je n’écris plus beaucoup, j’ai bien mieux à faire. Je ne dors quasiment jamais. C’est une perte de temps bien trop importante. Je crois que je n’ai jamais mangé autant de saucisson que durant ce mois. Je n’ai jamais autant ri, autant parlé, autant rêvé.
Je crois que je n’ai plus peur de mourir. Je l’attends presque, cette salope, peut-être juste pour voir si elle va vraiment m’attraper. Je méprise la Mort comme jamais, je la viole avec un exécrable plaisir, comme si elle ne pourrait jamais m’atteindre. Momo il dit que plus on est vivant plus la Mort a peur de nous. Plus on est heureux plus elle tremble, plus on rit plus elle recule. Alors il faut que je rie. Je crois qu’il dit ça parce qu’il a peur que je pleure.
Jennsen ©
Fin la semaine prochaine.
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