lundi 12 décembre 2011

Une corrida pas comme les autres

Ce texte est une rédaction faite à partir d'un autre texte, il fallait faire la suite. Voilà la fin du texte original de Manuel Chaves Nogales (titre du livre : Juan Belmonte, matador de taureaux) :

« Mais une nuit, un incident vint bouleverser toute la hiérarchie de cette société d'anarchistes. Conformément à la coutume de combattre l'animal le plus grand que nous trouvions, nous séparâmes un colosse qui, au lieu de chercher la fuite comme les autres, répondit avec maestria dès les premiers appels. Nous qui étions habitués à des adversaires moins combatifs fûmes déconcertés par les attaques répétées de cet imposant taureau. A peine voyait-il s'avancer l'ombre d'un torero qu'il se précipitait dessus comme une flèche. En cinq ou six assauts, il avait semé la panique dans la bande et s'était rendu maître de la petite piste, lançant fièrement des coups de corne à la lune. Mes compagnons retranchés derrière les abris de planches n'osaient plus le provoquer. 
"Amène-le là-bas ! demandait l'un.
- Appelle-le par ici ! conseillait l'autre.
- Éloigne-le de moi !" suppliait un troisième.
Mais à la vérité personne n'était capable de faire quoi que ce soit avec l'animal qui triomphait.
Ainsi, c'est lui qui va gagner ? pensai-je. Ce serait donc le taureau qui nous ferait la faena ?
J'attendis quelques secondes, vibrant de peur, d'émotions peut-être. Ce n'était pas mon tour de défier le fauve. Il y eut un temps très long, me sembla-t-il, durant lequel aucun de mes camarades ne bougea. Le taureau trônait au milieu d'une cour de petits toreros recroquevillés. Tout près de moi gisait la veste*, abandonnée dans la panique. J'allongeai le bras pour la saisir. Dès que je l'eus en main, je me dressai, et, à pas comptés, je m'avançai vers le taureau.»
* la veste servait de cape pour attirer le taureau.

Et donc, maintenant, voilà ma suite, mon dénouement :

Toujours prudent, je faisais attention à chacun de mes pas sur le sol terreux dépourvu de verdure.
Mes jambes étaient lourdes. Désormais j'étais sûr que le courage n’effaçait pas la peur.
J'allai pouvoir aider mes amis, et cette idée ne devait pas quitter mon esprit, aussi terrifié soit-il, car elle était la seule chose qui me retenait et m'encourageait.
Soudain, le visage d'un de mes compagnons attira mon attention. Il était visiblement paniqué ; peut-être même autant que moi.
« Si je réussis, me dis-je, je compterai certainement plus pour les autres. Mais mon geste n'aura été que pure folie, si je perd ce combat. Sauf si j'arrive à distraire le taureau le temps que mes amis prennent la fuite. »
J'essayai tant bien que mal d'afficher un visage serein à mon confrère, puis désignai la sortie, en faisant le va-et-vient avec mes yeux. Il sembla comprendre.
Mais je devais avant tout rester concentré. Heureusement, le taureau ne me voyait pas. Du moins il n'en avait pas l'air.
Je crois qu'il fixait quelque chose derrière la clôture, mais il faisait trop sombre pour que je voie quoi que ce soit. Je fis encore quelques pas, sans bruit.
Bizarrement, j'avais l'impression que le temps était ralenti. Et pourtant, tout se passait si vite ! Mes sentiments se mélangeaient trop pour donner quelque chose de concret.
Je plissais les yeux pour ne rien voir si ce n'est un taureau dont la carrure me terrorisait.
Il se retourna doucement, tout à fait paisible.
Mes genoux se mirent à trembler.
Et là, à un moment totalement inattendu de ma part - ou peut-être un manque d'attention -, l'animal se mit à courir très vite, dans ma direction, inébranlable.
Mon sang ne fit qu'un tour. Pas le temps de réfléchir, il fallait que j'agisse avant de me retrouver sous les sabots de mon adversaire, ou projeté dans les airs.
Je brandis la cape, puis fis un saut sur le côté. Le taureau s'arrêta presque aussi vite qu'il avait couru. Se tournant vers moi, je rencontrai son regard et y trouvai quelque chose que je n'avais jamais vu dans les yeux d'un taureau : de l'intelligence.
Je ne détournai pas la tête, car son regard semblait planté dans le mien, le sondant profondément. J'étais littéralement captivé par ma découverte. Sidéré même.
Après m'avoir toisé au moins une minute, - bien que cela ne fut qu'une impression, sans doute - le bel animal dont la robe brune tâchée d'orange sur la nuque se retourna à nouveau très lentement, et se dirigea vers la sortie, qu'il défonça ou broya, à l'aide de ses cornes et de sabots maculés de boue maintenant sèche.
Je regardais cette scène, totalement incapable de bouger, l'esprit en ébullition.
Le taureau avançait d'un pas lent mais assuré. Il y avait quelque chose d'humain dans cette bête au regard d'acier, j'en étais persuadé.
Ce qui m'avais stupéfié dans ses yeux, c'était la présence d'un calme et d'une analyse de la situation qui me laissait sans voix, pensif. Cette montagne de muscle semblait si sereine que je me demandai si elle ne m'avait pas transmis son silence intérieur.
Mais tout à coup, un de mes camarades surgit de derrière un épais buisson, brandissant un couteau qu'il portait d'habitude à la ceinture. Il visait le taureau, bien-entendu. Je ne voulais absolument pas qu'il tue cet animal, car j'éprouvais de... l'amitié... pour lui, et j'en fus le premier surpris.
Je n'ai pas cherché à comprendre.
Je me jetai sur Riverito, car il s'agissait bel et bien de lui, mais la distance qui nous séparait était trop grande; je n'avais aucune chance de le stopper à temps.
Mais le taureau, lui, ne manqua pas sa chance. Il décocha un formidable coup de sabot, aussitôt suivi d'une charge furibonde, tête baissée. Riverito fut projeté en l'air, puis s'écrasa dans la poussière.
Les nuages s'étant écartés de la lune, j'avais tout vu clairement.
Mon compagnon ne se relevait pas, ce qui n'avait rien d'étonnant, après un tel choc. Et le taureau s'éloignait déjà, au galop, vers une clairière d'où nous l'avions sortit, dans les bois.
Riverito, loin d'être mort, souffrait de ses multiples fractures. Sa jambe cassée, comme de nombreuses côtes, avait ouvert un nouveau passage au sang, qui s'étala dans la terre pour laisser une grande tâche pourpre, preuve des dégâts causés par la bête impressionnante. Un peu du même liquide coulait de sa tête, mais après une inspection scrupuleuse, accompagnée des gémissements de mon compatriote, je déclarai qu'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Je parlais seulement de sa tête bien-sûr.
Le blessé perdit connaissance, et les autres membres de l'équipe s'étaient enfuis comme je l'avais proposé. Tous se pressaient derrière la barrière, puis vinrent récupérer le seul homme trop prétentieux pour battre en retraite, c'est à dire avouer qu'il avait peur, et qui l'avait payé au prix fort.
Je restai planté là, regardant dans la direction que le taureau avait suivie. Cette aventure s'était passée si vite ! Mais son intensité resterait à jamais gravée dans ma mémoire.

Mélody ©

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire