samedi 4 février 2012

Monologue intérieur d'un tirailleur

Bon, voilà encore une rédaction bizarre, mais je n'y peut rien si les profs de français nous proposent des sujets étranges... ! Enfin bref, cette fois, la consigne était d'ajouter un passage au livre "Cris" de Laurent Gaudé. Cette oeuvre est remplie de monologues intérieurs qui racontent la guerre des tranchées sous différents regards. Nous devions ajouter le monologue intérieur de M'Bossolo, un des tirailleurs sénégalais venus aider les troupes françaises en détresse.
J'espère que ça vous plaira ! Bonne lecture...

M'BOSSOLO

Le train nous a abandonnés au front. Tout est noir. Même nous, les « nègres » comme ils disent. Oui, tout est noir, le ciel, la terre, et nous... Il n'y a pas de lune cette nuit. Elle aussi cache son visage, mais derrière une main de nuages. Pour ne pas voir la guerre. On aurait tous aimé faire pareil il me semble... Mais le bruit, la lourdeur de l'air nous empêchent d'ignorer ce désastre.

Il faut avoir de l'espoir. Beaucoup d'espoir. Pour nous. Pour les autres. Ceux qui se battent et que nous sommes venus secourir. Ceux qui ne savent pas s'ils vont mourir ou s'ils sont déjà morts. Ils sont en enfer déjà. Ceux qui n'ont plus la force de verser le peu de larmes qui leur restent. Ceux qui ont perdu leur âme dans ces tranchées maudites et qui ne la retrouveront sans doute jamais.

Il paraît que je ne connais rien à la guerre. Mais je sais ce que c'est de se faire envahir et massacrer. Ici les lieux parlent tous seuls. C'est comme si j'avais toujours su ce qu'était la guerre chez les blancs. Mais moi, ce que je sais par-dessus tout, c'est que je suis là pour sauver les hommes des tranchées tant qu'il en est encore temps.

Ne jamais s'arrêter. Ne jamais abandonner. Il faut les ramener. Ils ne tiendront pas cette fois. Ils sont trop fatigués. Fatigués d'une guerre qui n'est pas vraiment la leur. Fatigués de tuer les hommes d'en face pour ne pas eux-mêmes mourir. Fatigués de hurler alors que personne ne leur ramènera leur passé, ni ne leur épargnera le futur. Fatigués de tomber pour rien. Fatigués de se sentir plus seuls à chaque assaut. Fatigués de vivre dans la boue.

Cette guerre n'est pas la mienne non-plus. Pas mon pays, pas ma guerre, pas ma haine. Mais ce sont mes frères qui meurent ici. Ce sont des hommes de chair et de sang comme moi. On a juste une couleur différente en surface. Moi je suis noir comme la nuit qui m'entoure de son châle glacé, maintenant. Eux sont blancs comme un jour sous une mer de nuages... Mais noir ou blanc, quelle différence ? Ce sont mes frères. Je vais aller les chercher. Je vais devenir indestructible pour les rassurer. Je vais devoir mentir pour qu'ils puissent rêver. Oui, ces hommes du front sont redevenus des enfants... Des enfants à qui l'ont devra sourire,  qu'il faudra bercer de mots et de promesses que nous ne tiendront jamais. Si seulement on pouvait les tenir... Oui, les rassurer. Qu'ils se sentent en sécurité. Que ceux qui doivent rejoindre la terre puissent s'en aller le cœur un peu plus léger. Il faudra que je dise les mots doux qui calment. On oubliera la guerre. On oubliera les paysages dévastés. On oubliera la peur, le sang, et les tranchées. Je serai invincible. Nous, « les nègres », on s'oubliera nous-mêmes pour sauver les hommes du jour. Nous créerons une bulle de rêves et de mensonges agréables. Je crois que mentir est parfois une bonne chose. À quoi bon se torturer de réalité quand on est presque certain de mourir ? En quoi est-il si inconcevable de mentir pour permettre aux autres de sourire ? Moi je veux qu'ils se reposent dans mon oasis de rêves, de promesses et de mensonges, si ça peut les aider à vivre un peu plus. Si ça peut les sauver. Les apaiser. Je les nourrirai d'espoir et leur permettrai de s'évader, d'oublier la douleur de leur corps en restant dans leur esprit. Et puis au fond, je me rassurerai moi-même je crois.

Les blancs qui ont conquis et se sont appropriés nos terres nous appellent au-secours. Beaucoup des hommes de nuit, détestent ces gens. Ne veulent pas les aider. Moi je leur dis que les hommes qui meurent au front ne sont pas responsables de la guerre. Aucun homme sensé ne se jetterai dans la gueule de la mort sous prétexte qu'il a déclenché la bataille dans ces pays du Nord... Ce ne sont pas non-plus les hommes du front qui ont décidé qu'il fallait nous réduire en esclavage. Certains de leurs ancêtres étaient sans doute d'accord, mais à quoi bon s'entêter à garder la colère bouillante dans notre coeur ? D'autres sont aussi révoltés que nous. Comment savoir ? Ils sont tout autant victimes que nous l'avons été. Il faut les tirer de là. Il serait idiot de se faire exécuter parce qu'on n'a pas envie de leur venir en aide. La haine ne mène à rien. Ceux qui prennent les Grandes Décisions et qui ne vont jamais faire la guerre, eux ne méritent rien de notre part. Mais eux ils s'en fichent qu'un homme de plus ou de moins soit mort. Leur unique but est de gagner la guerre. Alors il ne servirait à rien de ne pas obéir. Juste à s'attirer des ennuis. Personne n'entendra jamais ce cri silencieux d'un homme noir. Et surtout pas ceux qui ont le pouvoir. Alors aidons nos frères du jour.

Nous sommes les tirailleurs Sénégalais. Et nous entrons en scène.

On ne voit pas la lune sous ces nuages. Aucune lumière ne nous guide. Nous sommes seuls face à la mort et à la nuit. Juste orientés par les coups de feu qui fusent tout autour. Le souffle saccadé des hommes qui courent pour semer l'ennemi résonne dans ma tête. Je vois le passé de ces hommes quand je les regarde. Parfois je vois aussi leur futur... Maintenant c'est moi qui marche dans ces tranchées boueuses. Non. Je cours. La boue m'éclabousse et gémit à mon passage. Mais moi je n'entends que leur souffle, à ces hommes épuisés que je vais chercher. Quelques corps endormis à jamais commencent à pourrir. Quelques pelles sont restées enfoncées dans le sol. J'ai l'impression de marcher dans un couloir fantomatique. Comme si des ombres m'accompagnaient, m'auréolaient de leur passé. J'ai l'impression de marcher à travers le temps. Je vois la prairie verte et quelques fermes de vieux bois. Le soleil. Je vois ensuite la pluie. La pluie d'obus qui a massacré le paysage. Je vois les gens qui fuient. Je vois leurs visages terrorisés. Leur détresse. Leurs larmes. Je vois leur sang aussi. Les cendres de leurs maisons. Puis je vois les tranchées, la boue, les fusils et les pelles. La figure effarée des jeunes adultes qui tremblent sous leur casque. Je vois leurs corps exploser dans un souffle. Je ressens la douleur. J'entends leurs cris. Tout se déchaîne, tout tourbillonne dans ma tête, tout devient flou. Puis plus rien. Un grand vide. Je crois que je viens de voir à quoi ressemble la mort. Mais j'ai trouvé sa faiblesse. Et les ombres s'enfuient. Je suis devenu invincible et la mort a peur de moi.

Les coups de feu s'approchent. Je suis dans la bonne tranchée. L'écho dans ma tête grandit. M'Bossolo arrive. M'Bossolo va vous aider. Oui. Me voilà. Je crois voir et entendre les hommes. Seules des formes confuses dansent devant mes yeux. Il faut s'habituer à la nuit. Les silhouettes floues sont près de moi. Je les ai trouvés. Je te vois tomber dans la boue à mes pieds. Je te vois et je m'arrête pour te porter. Je ne connais pas ton nom mais qui que tu sois je vais t'emmener loin. Tu es bien fatigué. Mais M'Bossolo est arrivé. Tu vas pouvoir te reposer. Voici les tirailleurs Sénégalais. 

Mélody ©

1 commentaire:

  1. Ce texte est magnifiquement écrit et très émouvant ! Merci pour ce voyage dans le temps que tu nous offre...

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