dimanche 25 mars 2012

Myrtille (2)

“Ok, c’est bon ma petite Myrtille, arrête de stresser. Tu sais bien que quand tu entreras dans l’école de danse et que tu entendras la voix de la prof toute ta tension s’envolera.”
Myrtille ouvrit la porte et fit quelques pas timides en emplissant ses poumons de l’odeur de l’école, pour en imprégner la moindre de ses cellules. C’était une odeur extraordinaire, c’était l’odeur de la danse... Une tierce personne sentirait l’huile essentielle de lavande, l’odeur de la sueur moite des mains sur la barre en bois, celle du déodorant, mais Myrtille ne faisait pas partie de ces esprits si éminemment prosaïques ; elle ne s’arrêtait pas, comme les grandes personnes, sur la simple analyse d’une première sensation. Pour elle donc, l’école sentait la danse. Quant à la voix de sa prof, c’était la voix d’une ange, une voix qui pouvait tout, qui pouvait calmer ses peurs les plus hideuses, la plonger dans l'exaltation la plus profonde ou encore lui donner l’impression d’être une vulgaire crotte de mouche égarée sur le plancher brillant. C’est très puissant, l’effet de la voix d’une prof sur une enfant de onze ans.
En passant, Myrtille jeta un regard mi-critique mi-satisfait au miroir. C’est bon, pas de trace de chocolat sur son minois fin. Elle ne s’attarda presque pas sur sa silhouette. Toute menue, elle en était ravie ; mais regarder son corps comme ça la gênait. Sans mouvement pour l’animer, elle éprouvait un sentiment diffus d’... inutilité. Elle soupira et entra dans les vestiaires.
Si dans la salle de danse, les cours se déroulaient dans le silence et la discipline, les vestiaires étaient comme un autre monde. Pour un observateur non averti, il est ahurissant de se dire que ces demoiselles fébriles, gloussant et parlant trop fort, seraient dans quelques minutes métamorphosées en élèves studieuses et attentives. Myrtille se faufila discrètement entre ses camarades sans prendre part aux commérages. Il lui fallut quelques minutes à peine pour se déguiser en danseuse. Elle enfila avec habileté collants, justaucorps et petits chaussons roses. Son chignon, à sa grande fierté, fut réalisé en un tour de main. Un chignon pour une danseuse, c’est comme la mayonnaise pour les cuisiniers. C’est un objet de fierté, un signe de reconnaissance. Une danseuse en reconnaît une autre à son chignon. Un cuisinier, en goûtant une mayonnaise, sait d’instinct si son hôte sait bien mitonner ses plats.
Comme à son habitude, Myrtille fut la première à rentrer dans la salle. Elle se blottit dans un coin et admira sa prof de tout son saoul. C’était une toute petite femme, la trentaine, brune, toute menue. Elle ressemblait à un écureuil. Elle était incroyablement belle.
Puis les élèves entrèrent en file et s’installèrent à la barre, dans un ordre établi depuis longtemps. Chacune des petites danseuses ne céderait sa place pour rien au monde.
“- Première position. Deux pliés, un grand plié, penché en avant, en arrière, relevé sur pointe. Pareil en seconde, en quatrième et en cinquième position. Avec sourire et légerté. On y va.”
Les premiers accords emplirent l’espace.
Un poids quitta la poitrine de la jeune fille, remplacé par un sentiment confus de bien-être, d’évidence, de liberté.
Myrtille s’envola. 

 Célestine ©

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire