samedi 23 juin 2012

C'est la nuit dans tes yeux, Lorenna

Tu es assise dans l'herbe, les yeux fermés, devant ton jardinet rempli de fleurs. Tu écoutes les murmures du vent, tu sens les odeurs qu'embaument ton petit jardin, tu sens les moindres détails sur la surface lisse du pétale bleu au liseré blanc que tu caresses sans le voir. Tu le sais qu'il est bleu, presque violet, ce pétale. Tu les avais plantées il y a trois ans, ces fleurs, et elles repoussent chaque année. Et chaque année elles ont la même couleur. Tu te souviens aussi de ce liseré blanc, même si c'est plus flou.
Tu aimes les fleurs, Lorenna. Même si tu ne les vois plus. Combien de temps passes-tu tous les jours assise ici à les toucher une par une, à sentir leur parfum, à nourrir leur terre ? La nuit, le jour, pour toi c'est pareil. Ta conscience du temps n'est plus la même qu'avant, c'est vrai. Mais tu le sais très bien, que tu y passes des heures, devant ton jardinet. Tu t'habitues à tes nouveaux réflexes tous les jours. Tu prends ton temps. C'est dur de changer comme ça.
Maintenant que tu n'y vois plus, tu peux créer ton monde, toi qui voulais devenir « écriveuse d'histoires » quand tu étais petite. À douze ans ton imagination était déjà bouillonnante. La Vie t'a enlevé la vue, Lorenna, mais pas pour te punir. Avant tu pensais qu'il était impossible de vivre sans voir. La Vie veut te prouver le contraire. Mais tu as mis tu temps à le comprendre. Tu as voulu mourir. Mais une partie de toi était morte, ça suffisait déjà. La vie c'est précieux, ça ne se gaspille pas. Tu as mis du temps à comprendre qu'elle te faisait un cadeau, tu as mis du temps à comprendre qu'il fallait que tu enlèves l’emballage pour savoir ce que c'était. La blessure était trop grande, c'est normal qu'elle ait mit du temps à cicatriser. Mais c'est fini maintenant, Lorenna, ton handicap fait partie de toi et tu l'a accepté. Tu y vois autre chose désormais. Tu vois que la Vie t'a enlevé un sens pour que tu apprennes à développer les autres. Maintenant tu entends tout, tu sens tout sous tes doigts, tu es attentive à tous tes sens, pour compenser celui qui te manque.
Mais tes souvenirs deviennent flous, tu ne peux plus les entretenir avec des photos, tu ne peux plus t'attacher au passé. Tu ne peux t'accrocher qu'au futur. Le passé reste le passé, d'ailleurs ça te fais mal d'y songer. Tu te rappelles immédiatement de ce jour où tes yeux ont étés plongés dans la nuit. Il y a encore des brûlures sur ta peau. Le feu mangeait tout, il a failli tuer papa et maman. Ton frère était petit, quatre ans à peine. Tu ne le verras plus grandir, mais tu peux sentir que ses joues ont changé, qu'elles sont moins rebondies, que son visage s'est affiné. Tu peux sentir que ses mains sont moins bouffies, que ses ongles se sont élargis, que ses cheveux ont poussé. Tu peux sentir que sa tête rattrape de plus en plus vite la tienne ; tu sais qu'elle te dépassera un jour.
Tu avais quinze ans, Lorenna. Tu as pu remplir tes yeux pendant quinze ans, c'est déjà beaucoup. Pense à ceux qui sont nés aveugles, eux ne sauront jamais à quoi ressemble vraiment le monde. Toi, quand on te parle d'un objet, tu sais à quoi il ressemble, tu sais parfois quelle couleur il a. Mais celui qui n'a jamais vu la lumière, celui dont les yeux resteront inutiles à jamais, comment peut-il savoir ce que c'est le rouge ? Comment peut-il savoir à quoi ressemble un oiseau ? La seule chose qu'il puisse faire c'est inventer son monde. Tout entier. Tout inventer. Tu aimerais bien savoir comment ils peuvent inventer des choses sans jamais avoir rien vu. Créent-ils seulement des formes ? Comment peuvent-ils inventer les couleurs ?
Toi, tu connais la couleur de tes fleurs, tu sais à quoi elles ressemblent quand tu les touches, tu sais tout ça. Tu peux aussi t'inventer ton monde, pour que la nuit soit moins noire, pour qu'il fasse toujours beau et que les papillons volent autour de toi. Tu sais plus ou moins comment c'est, chez toi. Tu connais la place de chaque chose, tu sais où se trouvent les arbres, même si ta conscience des distances n'est plus la même. L'instinct t'aide. Quand tu approches d'un mur tu le sens. Tu ressens la moindre vibration de l'air. Tu es attentive à des choses que les autres ne peuvent pas atteindre, les yeux ouverts.
Tu avais quinze ans, Lorenna. Tes yeux sont-ils toujours noirs ? Et tes cheveux, sont-ils de cette même couleur, aussi bouclés que le jour où tes yeux sont morts ? Une larme roule sur ta joue. Une petite larme qui emporte tes souvenirs avec elle.
Tu es toujours belle, Lorenna, tes cheveux sont aussi noirs que tes yeux, même si on se rend bien compte que tes yeux ne voient plus rien. Ils sont fixes. Tes cils clignent toujours, peut-être moins souvent, mais ils ne servent à rien, juste à faire couler les larmes. Ne pleure pas, Lorenna, tu n'as plus besoin de tes yeux, tu as autre chose. Bien-sûr que c'est difficile de se sentir différent, bien-sûr que c'est frustrant d'entendre les autres crier « regardez l'arc-en-ciel, il est magnifique ! » et de savoir que les arc-en-ciel tu ne les verra nulle part ailleurs que dans ton imagination. Mais c'est fini, maintenant. Tu le sais, c'est comme ça, tu ne peux plus revenir en arrière, il faut que tu penses au futur, il faut que tu penses à ce que tu gagnes, il faut que tu te crées ton propre monde avec tes propres couleurs, avec tes vallées et tes montagnes, un monde où tu décideras que le ciel est bleu et que le soleil te réchauffe. Un monde comme dans ceux des livres, comme ceux que tu voulais créer, en tant qu'« écriveuse d'histoires ».
Lorenna, tu sais que lorsqu'on est aveugle il y a deux clés à connaître pour survivre. Ces deux clés sont la confiance et l'ouverture. La confiance en acceptant que les autres te guident, qu'ils te fassent voir avec les doigts, qu'ils te permettent de vivre normalement, sans avoir peur à chaque seconde de te faire mal parce qu'il y avait une branche ou un trou que tu n'avais pas pressenti. L'ouverture en acceptant l'expérience que te donne la Vie, en acceptant les choses sans t'accrocher au passé, sans avoir peur du présent et de l'avenir. N'aie pas peur, Lorenna. Tu n'es pas seule. Tu dois avoir confiance en toi, aussi. Les yeux du corps se sont fermés, mais l’œil de l'esprit est grand ouvert.

Tu es assise dans l'herbe, les yeux fermés, devant ton jardinet rempli de fleurs. Tu écoutes les murmures du vent, tu sens les odeurs qu'embaument ton petit jardin, tu sens les moindres détails sur la surface lisse du pétale bleu au liseré blanc que tu caresses sans le voir. Tu le sais qu'il est bleu, presque violet, ce pétale. Tu les avait plantées il y a trois ans, ces fleurs, et elles repoussent chaque année. Et chaque année elles ont la même couleur. Tu te souviens aussi de ce liseré blanc, même si c'est plus flou. Et même si tu ne t'en souvenais pas, tu sourirais comme ça. Même si c'est la nuit dans tes yeux, Lorenna.

vendredi 8 juin 2012

Inaccessible

Le propre de l'homme est de vouloir ce qu'il n'a pas. Et de désirer encore plus ce qu'il ne peut pas avoir. Et pour autant de toujours garder un peu d'espoir.

D'abord tu le vois, tu le trouves beau, tu adores sa voix douce qui a quelque chose de vraiment spécial. Ensuite tu t'arraches les cheveux comme ces filles hystériques qui remplissent les salles de concert. Tu vas même jusqu'à jubiler dès que tu l'aperçois. Ton cœur bat à cent à l'heure. Tu sais que tu exagères. Que tu ne connais que la facette de sa personnalité qu'il veut faire ressortir. Tu ne sais rien de lui, tu ne le connais pas. Tu te sens ridicule. Tu souris béatement quand tu penses à lui, et comme tu penses souvent à lui, tu souris souvent béatement aussi. Tu te sens encore plus ridicule, mais tu te console en te disant que t'es pas la seule. Ça arrive à toutes les filles, au moins une fois. Enfin tu crois... Tu te dis que c'est normal, que c'est l'adolescence, mais tu te sens ridicule quand même. Rien à faire. Mais jusque-là, tout va bien.
Après tu pleures tous les soirs parce que tu sais que tu le verras jamais pour de vrai. D'un autre côté tu risques moins d'être déçue en découvrant une autre facette de sa personnalité qui assombrirait un peu le sublime tableau que tu te fais de lui. Mais tu continues de pleurer, en te maudissant de t'attacher de cette manière à un garçon qui passe à la télé. Pourquoi faut-il toujours que les garçons soient plus beaux à la télé que ceux que tu croises dans la rue ou qui vont au même lycée ? Mais bon, finalement, là-aussi tout va bien, t'es toujours à peu près normale.
Le degré au-dessus, tu vas sur internet, tu veux savoir où il habite, et tu jures parce que tu t'aperçois que chez lui c'est loin de chez toi. Mais de toute façon tu sais que t'aurais jamais osé y aller, chez lui. Surtout que t'es pas la seule à vouloir à tout prix le rencontrer, c'est sûr, y a plein d'autres filles qui pensent à lui jour et nuit... Tout est toujours normal cependant...
Et puis tu le revois, tu en entends parler, encore et encore, et tu le trouves de plus en plus merveilleux en tout. Là tu te décides, tu veux lui envoyer une lettre, enfin non, un mail. Tu commences à l'écrire et t'es assez fière de toi. Mais quand tu le relis plus tard, tu le trouves ridicule, complètement ridicule, ce mail. Tu en écris un autre. Mais c'est toujours pas top. Après tu cherches son adresse, pour pas t'embêter à écrire pour rien, mais bien-sûr tu ne la trouves pas. Pourtant t'étais déterminée hein, tu voulais pas être une fan comme les autres, qui ne savent que s'arracher les cheveux à sa vue, tu voulais te faire remarquer, pour qu'il s'intéresse à toi et que peut-être tu sympathises avec, éventuellement... Tu t'étais fait tout plein de films utopiques dans ta tête, mais forcément si tu ne parviens à trouver de lui que le nom de son département, tes rêves sont un peu réduits en bouillie. T'aimes pas la bouillie.
Et tu pleures encore. Une nuit tu rêves même de lui. Là je sais pas si c'est toujours normal.
Ensuite tu t'accroches à l'espoir, le dernier qu'il te reste, c'est à dire passer à la télé dans la même émission que lui, pour le rencontrer et l'impressionner de tes talents. Sauf que tu en avais vraiment du talent, ben tu serais déjà dans l'émission... A nouveau tes rêves sont anéantis. Lui il a vraiment du talent. Mais toi... toi t'as pas grand chose, finalement. Mais comme t'es têtue et coriace, tu t'accroches, t'as décidé que du talent tu aillais en avoir, alors tous les jours tu t'entraînes, mais tu sais qu'au fond t'y arriveras pas, à passer à la télé. Cependant c'est bien amusant d'apprendre de nouveaux trucs. Ça pourra peut-être te servir à autre chose, même si c'est pas ce que tu espérais au départ. Là tu essayes de te consoler toute seule. Tu trouves des excuses pour pas encore te mettre à pleurer. C'est fatiguant de pleurer, à force.
Là toi t'es plus normale du tout. T'es pas comme les autres fans hystériques, toi tu penses pratique, action, buts. Les autres ils pensent cris, cheveux et cœur qui bat. Et aussi places de concert, si c'est des gens qui font des tournées comme les musiciens et les chanteurs.
Tu sais plus si tu l'admires ou si tu le jalouse, à la fin. Sans doute un peu les deux. Mais quand tu le regardes, tu souhaite super fort que ce soit le gagnant de l'émission, et tu souhaites encore plus fort (en secret) de le rencontrer un jour. Enfin ça on arrête pas de le répéter, mais c'est ce que tu souhaites le plus fort !
D'accord, tu l'admire plus que tu le jalouse. C'est bien.
Quand l'émission sera finie et que tu le verras plus tu penseras moins à lui, toute la journée. Seulement quelques fois, peut-être, si il est devenu vraiment célèbre et que tu entends parler de lui par-ci par-là. Ou alors si tu entretiens toute seule le souvenir. Et dans un coin pas trop poussiéreux de ta tête tu garderas bien caché l'espoir un jour de le voir (enfin) en vrai.
Une chose est sûre, le mot inaccessible n'entrera jamais dans ton vocabulaire.



Pour écrire ce texte, je me suis inspirée de la fameuse émission The Voice, que vous aurez sans doute reconnue ici, parce que je sais que plein de filles sont "tombées amoureuses" des talents masculins au charme et à la voix irrésistibles... Ce texte est donc pour toutes les fans désespérées qui ont un chouchou et qui rêvent plus que tout de le voir et de le connaître. Si je parle d'une fille c'est que je ne suis pas certaine que les garçons réagissent de la même manière, alors merci de m'informer, messieurs, de vos sentiments envers les gens que vous admirez à tel point que ça en devient presque maladif !

Mélody ©