Ce texte a été inspiré par un tableau que j'ai pu contempler au musée des Beaux-arts de Brest. Il est intitulé "Danaé", a été peint par Alexandre-Jacques Chantron en 1891. Je vous en donne un aperçu... Pour vous donner un ordre d'idée, c'est un grand tableau, il a été peint à l'échelle je pense.
Dans la mythologie
grecque, Danaé est la fille du
roi d'Argos, Acrisios. Mais l'oracle est formel : le fils de Danaé
tuerait Acrisios. Alors celui-ci décida d'empêcher la naissance de
cet héritier à tout prix, et il enferma sa fille dans une prison de
bronze, à l'écart du monde.
Elle était vierge,
savourant sa jeunesse dorée comme sa peau, vibrant dans l'attente de
la sensualité. Une jeune humaine, radieuse. Elle savait la valeur de
son innocence faite d'expectations et de rêves troublés cachés
sous la couette. Elle souhaitait s'offrir au monde, avec orgueil, un
orgueil tout simple qui tenait au fait que c'était de sa jeunesse à
elle qu'il s'agissait, que de son adolescence de princesse il ne
pouvait découler que des aventures au parfum d'exception et au goût
de miel. Danaé grandissait, mûrissait comme un fruit qui attend
impatiement de tomber de l'arbre, d'entrer enfin dans ce monde, d'y
entrer avec délice, avec excès, de vivre enfin !
La peur la saisit et la
faucha comme un épi de blé quand on l'enferma dans une cave. Murée
à vie, elle resterait donc éternellement enveloppée de ce voile
d'ignorence et d'attente ? Elle n'aurait donc pas droit à ce que
toutes les filles découvrent un jour, cette chose unique et
différente pour toutes ? Ses amours resteraitent donc chimères ?
Elle n'aurait que son rêve caché sous la couette pour lui tenir
compagnie, la déflorer soir après soir, chaque soir plus beau et
chaque soir détruit par sa propre impossibilité de se réaliser un
jour... Murée à vie, elle resterait un fantôme pale, inachevé,
délavé par la lassitude et les larmes.
Avec seulement ces parois
de bronze, impassibles, et la main de sa nourrice pour recueillir ses
larmes et l'empêcher d'écraser la tête de la jeune fille sous leur
masse de chagrin.
Mais il y eut un dieu qui
décida que l'histoire ne s'arrêterait pas là. Il ne voulut pas
sauver Danaé, il n'avait que faire du sort des mortels. Mais il
observa, curieux puis avide, ce bout de chair éperdu et palpitant,
ce grand corps doré qui voulait un amant, et il le désira. Comme un
fou, il voulut que cette fille l'aimât, il voulut cette fille en
sacrifice à son désir et à son égoïsme.
Le vent la casesse,
lui embrasse le cou, joue avec des mèches de cheveux et effleure son
oreille...
Non,
ce doit être un rêve, il n'y a pas de vent ici. Cette unique
fenêtre qui ne permet même pas d'apercevoir le ciel est bien trop
avare pour laisser passer une chose si précieuse. Danaé se laisse
retomber dans sa morne langueur.
Bonjour,
petite chose...
- Qui
êtes-vous ?
Je
suis et je ne suis pas. Mais toi, tu es à moi. Dis moi un peu que tu
es à moi...
- Qui
êtes-vous ?
M'aimes-tu
?
- Je
veux vous connaitre...
Bien... à bientôt.
Silence.
Attente. Indécision... doute. Peur et désir.
Silence. Attente. Attente. Attente. Déception.
Avait-elle rêvé cette conversation ? Etait-elle
devenue folle ? Après tout, peu importait. Elle était seule,
irrémédiablement, irréductiblement seule, pour toujours. La
tristesse devint désespoir ; il lui fallut hurler sa colère, hurler
à s'en arracher les cordes vocales, hurler pour déchirer l'air qui
l'entourait, casser ce présent, crever la trame du monde et sortir
par cette brèche pour enfin respirer, car l'air était si étouffant
ici, non elle ne pourrait pas survivre ainsi. Sa solitude se coulait
dans ses entrailles, les tordant, les brûlant, et l'affolait. Mais
ses cris percutaient vainement les murs. Sa peine sans s'adoucir se
mua lentement en sommeil amer.
Sous mes paupières closes, le monde est rouge et
orange, mes yeux fermés sont mon palais, chez moi je suis maîtresse
et tout peut arriver. Ici tout est bien-être, tiédeur. Je sens un
frisson qui me parcourt toute entière. Oui, mon amour est là, je le
sens, je garde mes yeux fermés pour qu'il puisse me caresser,
j'étire mon corps sur ma couche et je le sens sur moi. Il est enfin
arrivé... mon amour.
Et le contact devient réel.
Danaé tressaille et ouvre ses yeux d'un coup. Son sang
plein de douce volupté bat soudain furieusement et s'emplit
d'excitation. Toute cette lumière derrière le rideau... c'est son
amour, aucun doute. Sans s'inquiéter de sa nudité, sans se soucier
de l'interdit, puisqu'il était là, son destin, elle tend le bras,
elle ouvre le lourd rideau, elle s'offre à l'inconnu, oui, elle
choisit de s'offrir, elle ne veut rien garder pour elle.
Et c'est l'or, une pluie d'or, légère et pressante,
chaude et passionnée, qui vient se poser sur elle. C'est le soleil,
c'est la vie qui la caresse, son corps entier en est enveloppé. L'or
est ferme et solide, l'or est doux et liquide, l'or et son corps ne
font plus qu'un, Danaé se fait frisson et le monde entier n'est plus
que plaisir.
Le temps ne devient plus qu'un concept abstrait.
Puis l'or l'embrasse une dernière fois, et s'envole.
Sauf une particule qui s'est si étroitement fondue
dans le sang de Danaé qu'elle ne peut plus s'en séparer.
C'est ainsi que naquit Persée, fruit de l'union de
Zeus et de Danaé.
Célestine ©
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire