Les lumières éclatantes d'un matin ensoleillé traversant la masse de feuilles des pins de la forêt, marchant auprès de son père sur des chemins escarpés, il ne pensait qu'à rentrer chez lui, dans son foyer, son havre de paix, le lieu de tous les bonheurs. Il se souvenait aussi de la misère dans laquelle sa famille avait été plongée peu après, des dettes de jeu de son père, de l'embarras paternel face à l'hypothèque de la maison et à l'hypothétique prospérité qui aurait pu caractériser leur existence.
La détresse du regard de sa mère avait arraché son cœur à sa quiétude habituelle. La personnalité de cette femme avait été bouleversée à jamais face à l'affront que lui faisait la vie. La résidence des moments de joie familiale leur filait entre les doigts et avec, la perspective d'un avenir radieux.
L'éclatement de sa famille n'avait pas été long à attendre. L'épouse se séparant du misérable mari.
Mais notre enfant mûrit une idée originale et quand le bambin devint assez grand, il put habiter de nouveau dans cette maison qui avait ruiné sa vie. Comme pour provoquer le bonheur qui lui avait échappé et prendre sa revanche sur un passé tortueux. Il se fit majordome pour la famille vivant en ces lieux. Le bâtiment où les rires mêmes de sa mère avaient raisonné, reste d'un passé hors de porté et des prémices d'un futur bien cruel. Il finit par connaître chaque recoin de la bâtisse, chaque détail, chaque défaut. Autant d'aspects qui manquaient à son quotidien. Il servit les familles qui y défilaient avec la même ardeur désespérée, avec la même tristesse dans le regard, la même nostalgie.
Il ouvrit bien plus de portes à ces personnes qu'il ne prononça de mots dans sa vie. Mais ses gestes restaient réguliers, clairs, nets et jamais aucune famille ne se sépara de lui.
Tout en frottant l'argenterie, il essayait d'effacer les souvenirs d'une enfance marquée par la pauvreté et les pleurs de sa mère.
Tout en cirant le parquet, il cherchait un moyen de rendre sa vie plus éclatante.
Tout comme il époussetait les tapis, il aurait voulu supprimer des parties entières de sa vie, une brève scolarité, des jobs miteux, pas de quoi subvenir aux besoins de sa mère.
Tout comme il repeignait les murs, il aurait voulu changer des pans entiers de sa brève existence, rajouter des couleurs plus vives à ses souvenirs maussades, des motifs à sa réalité trop bien rangée.
Tout comme il pouvait se rendre invisible aux yeux des autres, il aurait voulu n'avoir jamais existé.
Tout comme il plantait, arrosait, entretenait les fleurs et les plantes du parc, il aurait voulu fonder une famille, prendre soin d'une épouse aimante. Mais dans ses rêves les plus fous il aurait voulu semer de belles graines dans le cœur de ses enfants, qui en s'épanouissant auraient révélé la splendeur de leurs qualités et auraient orné leur vie d'une palette de nuances biens plus magnifiques que celle de la rose.
Tout comme il entendait les chuchotements, les rumeurs, comprenait les non-dit et les regards fuyants, il aurait voulu une vie avec sa part de mystère, de secrets pour s'échapper à un lendemain constitué d'habitudes et de contraintes.
Les souvenirs avaient vite laissé place à ses regrets, à ses rêves inachevés, abordés, et à jamais oubliés. Le Majordome était allongé sur le carrelage froid de la maison qui l'avait vu naître et qui le verra mourir. Une main crispée sur son cœur que la vie désertait. Après avoir ouvert des portes toute sa vie sans crainte ni doute, voilà qu'il n'arrivait pas à ouvrir la porte à la mort qui se profilait à l'horizon. Tandis que son cœur battait encore pour les trente dernières fois, sa vie défila lentement entre joies courtes et silencieuses, peines lentes et bruyantes et souvenirs fades et vides.
Océane ©
Très belle histoire, l'idée principale me plaît beaucoup même si le style ne me convainc pas totalement. Cependant je pense sincèrement que ce texte est le meilleur du blog.
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