samedi 26 avril 2014

Le Souvenir

N'était-ce donc qu'un rêve lointain,
brumeux, qui peu à peu s'efface ?
Les détails nous échappent ; en vain
on s'y accroche, puis on se lasse

      Le temps passe, il gomme le souvenir
      Comme ce rêve nébuleux qu'on n'peut plus retenir
      Le temps passe, il gomme les blessures
      On oublie le passé, délivrant l'avenir

            As-tu existé ou étais-tu dans ma tête ?
            Je flotte, perdue entre le réel et l'abstrait
            Quelle importance au fond, ce qu'on peut être bête
            À toujours retenir ce qui veut s'en aller !

                  Le temps passe, il gomme les sentiments
                  Tout est si loin déjà, tu ne sais plus vraiment
                  Le temps passe, il gomme tous les traits
                  Soigneusement tracés sur ta vie à la craie 

                        Rien ne disparaît jamais vraiment
                        Des paroles, des images resteront en surface
                        D'autres s'éloignent tant que l'on croit qu'ils s'effacent
                        Mais ils sont toujours là, endormis mais vivants
                                        
                                          Et tous les mots s'effacent
                              Emportés par le vent
                              Mais d'autres les remplacent
                              Et s'écoule le temps...

                                    Où vas-tu, petite chose ?
                                    Où t'en vas-tu comme ça ?
                                    Pourquoi t'éloignes-tu de moi ?
                                    Reviendras-tu un jour, petite chose ?

                                         Ô petits souvenirs, revenez...
                                         Attendez-moi !
                                         Je vous ai déjà oubliés
                                         Chers petits souvenirs envolés...
                                         Vous retrouverai-je jamais ? 


« Il est donc possible de vivre, et même de vivre heureux, presque sans aucune mémoire, [...] mais il est absolument impossible de vivre sans oubli. »
Friedrich Nietzsche

Mélody ©

jeudi 24 avril 2014

Le vacarme des pensées (La sourde en deuil)

Comme le silence est grand lorsqu'on n'entend plus rien. Comme tout est calme quand tu ne penses à rien. Être sourde après avoir connu le bruit, c'est comme un grand vide autour, mais qui ne s'arrête jamais, sauf quand tu penses. La pensée fait du bruit, elle aussi. Mais que dans ta tête.
Tu essaies de te réjouir quand-même, parce que tu vois toujours, tu peux voir de belles choses, de beaux paysages, même si la musique s'est tue. Tu peux admirer encore. Les sons, tu les imagines dans ta tête, tu les inventes comme tu veux, c'est toi le chef d'orchestre. C'est vrai qu'au bout d'un moment c'est ennuyeux, mais c'est ce que tu peux faire de mieux.
On peut trouver ça rigolo, de voir ces gens parler comme des poissons. D'accord, c'est rigolo quelques minutes, mais ça devient vite lassant, et effrayant aussi. Tu paniques un peu, et c'est là que tu te rends compte à quel point les sons te servaient de repères, avant.
Avant. Cette vie qui semble être à moitié morte maintenant, mais qui recèle les derniers souvenirs de musiques et de chants de la vie dont tu te souviendras jamais. Ces derniers fragments de ce qui te manque le plus à présent, que tu essaies de préserver, en y repensant tous les jours, en cherchant les détails, en imaginant les doigts sur les touches du piano quand maman jouait pour toi. En imaginant sa voix quand elle chantait. En recréant les notes un peu à chaque fois parce que malgré tout tes efforts tu ne peux pas t'empêcher d'oublier peu à peu.
Et ces repères que tu n'as plus. Comme quand on fait le test de se boucher une oreille les yeux fermés et de tenir sur un pied sans tomber, sur le trottoir avec les amis, et que l'on vacille à chaque fois parce qu'on est désorientés par le bruit des voitures qui passent tout près. Parce qu'il faut s'adapter à de nouveaux repères.
Comment savoir lorsque quelqu'un entre dans ta chambre si tu n'entends rien ? Un mouvement dans ton champ de vision ? Déjà que tu étais facilement surprise quand tes oreilles fonctionnaient. Mais tu ne peux pas t'enfermer, sinon comment maman pourrait-elle t'appeler pour aller manger ? Si elle frappait à la porte, tu n'en saurais rien. Alors tu abandonnes ta clef, et tu mets un grand panneau sur ta porte : 

Propriété privée
Sourde souhaite intimité
Défense d'entrer

(Avec plein de fioritures style tête de mort etc pour faire bonne figure)
 
Les gens te doivent bien ça, un peu de respect, après ce qui t'es arrivé. Tu restes allongée sur ton lit en regardant le plafond, en essayant de trouver à quoi ressemblent ces nœuds dans les lambris juste au-dessus de ta tête. 
Des yeux ? Un hibou ? Non, un extraterrestre avec un œil au milieu du front.
Au début, tu restais sur ton lit toute la journée, sans bouger, prête à te laisser mourir là tellement tu souffrais. L'éternité, c'est long. Tout ces mots « jamais », « toujours », « avant », « après » ont prit tout leur sens maintenant qu'on t'a dit que tu resterais sourde toute ta vie, que tu n'entendrais plus rien désormais. Cette douleur dans ta poitrine quand tu l'as su, comme les mots te paraissaient durs et crus alors même que tu ne les entendais que dans ta tête. C'est fou comme ça retentit fort là dedans, comme ça fait mal quand la pensée hurle. Tu en voulais à toute la Terre, tu te détestais aussi. C'est encore si vif dans ton petit cœur, ça te déchire de l'intérieur rien que d'y penser, tu pleures, mais tu sens juste les larmes couler et ta mâchoire trembler, les sanglots ne font plus de bruit pour toi. Et ça te fais encore plus de mal d'y songer. Tout te rappelle que tu n'as plus que 4 sens aujourd'hui, même tes propres pensées. Si les gens savaient combien il y a de bruit dans ta tête, comme ça résonne et s'entrechoque toute la journée, comme pour compenser le silence extérieur. Mais parfois c'est si calme, si vide, quand tu n'as même plus l'énergie de pleurer ni de penser, tu te forces à garder les yeux ouverts de peur de sombrer dans le néant si tu les fermes.
Mais qu'as-tu fais à la vie ou au ciel pour subir ça ? En réalité tu le sais, rien du tout. Mais ça te semble si injuste qu'il n'y ait pas de raison, personne sur qui rejeter la faute. Ce n'est qu'une lamentable maladie, il fallait bien que ça tombe sur quelqu'un. Eh non, ça n'arrive pas toujours qu'aux autres. Tu te mets à penser comme Calimero, mais personne n'ose te faire la remarque parce qu'ils savent combien c'est dur.
Le marteau et l'enclume ont cessé de résonner. Pour toujours, à jamais. Et tes pleurs n'y ont rien changé. Ça t'a juste un peu libérée, un peu soulagée, et t'a permis d'accepter ta triste réalité. Tu t'es créé ton monde à toi, en évitant de penser que tu ne pourras jamais plus parler ni chanter, ni écouter quoi que ce soit, aussi beau que ce soit. En te passionnant pour quelque chose de silencieux. Le dessin, la lecture, l'écriture, la contemplation de ce que tu peux voir, car il te reste tes yeux – n'est-ce pas ce que tu avais le plus peur de perdre ? Alors, tu regardes, plus attentivement que ceux qui ne se rendent pas compte de leur chance de posséder encore les cinq sens. En observant tous les détails de la fleur, les ombres et les lumières, les reflets, les nuances, et tu dessines ce que tu voies. Personne ne viendra plus jamais troubler cette paix que tu trouvais dans le silence, et que tu trouves toujours auprès de la nature, même si tu as oublié le chant des oiseaux dans les arbres et le bruit du vent dans les branches.


Mélody ©