lundi 1 décembre 2014

Occania

Touch Of Gold © Bente Schlick

 - Penche-toi un peu plus en avant, non un peu moins. Là, c'est parfait Occania, ne bouge plus. Harbinn, mitraille-là. Elle est superbe cette gamine. Superbe. 

Elle est parfaite. Innocente, pure, douce, mystérieuse... et belle, si belle, se dit Ahona pendant que la jeune fille se faisait photographier - sans bouger d'un cil.
Le décor était parfait aussi. Occania semblait avoir toujours fait partie de ce paysage, de cet imaginaire fantastique. Elle portait des ailes de fée comme si tous le monde en avait. Les fleurs dans ses cheveux blonds courts et bouclés paraissaient tout aussi naturelles. Tout se fondait dans le personnage, jusqu'au papillon qui lui faisait comme une bague au bout de l'index. 
Occania devenait une fée interrompue dans un dialogue avec le papillon, un peu surprise, dont la passagère inquiétude se lisait dans ses yeux verts et sa bouche entrouverte et figée. Sa robe d'un rose nacré n'attirait pas l’œil tant sa peau était blanche et irradiait de pureté. 
Dans un autre monde, dans une autre vie, peut-être avait-elle réellement été une fée, pensait Ahona. Elle correspond si bien au personnage ! 
Le tableau était d'une beauté mélancolique, avec une atmosphère légèrement sombre pour renforcer le côté mystérieux de la scène, comme un crépuscule dans les sous-bois en hiver. De la mousse sur les pierres froides et des tapis de feuilles brunes au pied des arbres dénudés. La photo suspendait le temps et on la regardait en silence, car on ne savait pas quoi dire d'autre que "parfait, parfait" ou encore "magnifique, c'est superbe". Les lèvres restaient ouvertes, immobiles et sèches parce qu'on ne pensait plus à les humidifier, ni même à respirer tant les yeux étaient grands ouverts comme ceux des poissons, qui ne cligne pas des paupières. Un souffle murmurait parfois "wouah..." et le visage d'Occania restait identique. On avait envie de lui caresser la joue, mais on ne bougeait pas, comme par peur que le papillon posé sur son doigt ne sorte de l'image et en rompe le charme. 
Occania ne se promenait pas dans les galeries pour contempler ses photos. Trop de gens, trop de questions, trop de bruit ou de silence. Son succès semblait la laisser indifférente. Pas comme une forme d'arrogance, plutôt comme si cela n'avait pas d'importance, qu'elle flottait dans un autre monde. Le regard toujours plus ou moins perdu dans le vide. Comme si le monde n'avait pas de consistance, pour elle. Comme si elle était ailleurs, entre deux rêves ou deux cauchemars. Un peu perdue, mais toujours innocente, toujours pure. Elle aimait la solitude et parlait peu. Personne, en fait, ne la connaissait vraiment. 
C'est une apparition, un ange, se disait Ahona quelquefois. D'où vient-elle ? 
On ne posait pas de questions à Occania. Elle inspirait le respect et l'admiration. Ahona se demandait souvent pourquoi elle continuait à poser comme modèle, et même pourquoi elle avait commencé, mais elle ravalait sa curiosité et continuait de la prendre en photo, de créer les décors, les accessoires qui la mettraient en valeur. Mais même un sac poubelle aurait fait d'elle une princesse. Et elle continuait de la contempler comme si elle était tombée du ciel et risquait d'y retourner bientôt. A la manière d'un objet précieux que l'on a peur de perdre, d'une poupée de porcelaine fragile que l'on n'ose pas toucher, ou bien d'un mirage qui risque de s'évaporer.

Mélody © 

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