Avec les habits, on ne voit pas, on ne voit rien. Rien que des yeux et des joues baignés de larmes.
Sous ses habits d'enfant se cachent des plaies, récentes ou pas, marques d'un père qui boit. Trop. Qui bat. Qui hurle, qui tape, qui est si fragile tout au fond de lui tout compte fait.
Le petit garçon a mal pour lui. Il a même mal de le voir souffrir... Les enfants sont peut-être ceux qui comprennent le mieux la vie, qui ne se posent pas tant de questions sans réponses, qui ne cherchent pas indéfiniment où est le problème...
Et puis, il ne veut pas le dénoncer pour ne pas lui faire de peine, et il a quand même peur... Mais, son père, il l'aime, c'est comme ça. Parce qu'avant de sombrer dans l'alcool, c'était un père merveilleux, comme souvent... Mais trop faible. Alors, comme tous ceux qui possèdent cette faiblesse, il a fini par craquer. Trop de non-dits. Trop de blessures au cœur et trop d'amour dont on ne sait pas quoi faire et dont personne ne semble vouloir. Dont on a peur. Mais le petit avait compris, peut-être il ne saurait pas expliquer, mais le cœur avait compris et il n'avait pas besoin de mots, lui.
Un trop plein d'amour. À qui le donner ? Qui en voudra ? Si la réponse est « personne » tout finit par devenir terrifiant, parce que l'amour est comprimé au fond de soit en s'aidant de l'alcool, pour oublier, pour s'évader... joie éphémère. Une journée entière de violence contre une bouteille de vin ou de bière amère. « Maman est partie » gémissait-il, avant de reprendre son verre, sa soif toujours inassouvie. « Oui, Maman est partie... ». Le petit regardait son père, des larmes plein les yeux de le voir si triste, si faible, et de ne pas savoir quoi faire pour l'aider, sans se faire taper. Maman était partie, mais Papa partait peu à peu aussi... À ce moment-là, il allait dans sa chambre, ouvrait grand la fenêtre et passait par-dessus pour se sauver dans les herbes hautes du champ d'en face. Là, il pensait, parfois il cherchait une solution, parfois il pleurait, parfois il rêvait...
Et l'autre, plus il fait de mal aux autres par son attitude, plus il s'en veut, et plus il boit. Donc, plus il tape... Cercle infini...
Mais son petit garçon, lui, ne veut pas le dénoncer, il ne veut pas l'abandonner. Il préfèrerait l'aider. Mais il a déjà compris qu'ils étaient seuls, son père et lui. Que les gens l'enfonceraient encore. Les hommes sont maladroits, à cinq ans il savait déjà ça. Pas capable de comprendre qui a besoin d'aide : l'enfant ou l'alcoolique ? L'enfant bien-sûr ! Mais non...
Les hommes, ils iront chercher papa, ils le mettront dans une pièce froide, vide, désespérante. Il s'ennuiera et il voudra mourir. C'est tout. Ou alors il s'en voudra, quand il se rendra compte, il s'en voudra tellement qu'il voudra mourir aussi... Hors de question de laisser les hommes se charger de lui ! Les hommes se protègeront eux-mêmes, trouillards, lâches qu'ils sont. Les hommes ne chercheront pas à comprendre, non, les hommes voudront tout savoir à l'avance, se croire tout puissants pour blinder leur cœur face aux émotions. Ils seront sourds, les hommes, parce que c'est trop dur d'entendre le cri de détresse de celui qui fait peur. Non, jamais ils ne sauront, jamais ils ne viendront... Jamais !
Alors il va chercher son père, ce soir-là, le prend par la main tant qu'il est assez lucide pour comprendre que c'est pour son bien. Et il l'emmène dans les hautes herbes, pour rêver, pour s'accorder un répit, pour penser sans cogner, pour aimer son fils et pour sentir la douceur de la Terre, et puis le chatouillement discret de l'air qui tourbillonne dans le ciel et les feuilles...
Parce que oui, cet amour, son fils en voudrait bien, mais l'autre n'avait pas vu, il cherchait trop loin, s'il avait regardé au bout de son nez il aurait trouvé à qui la donner sa tendresse, sa chaleur de père aux grands bras et aux grandes mains...
Mélody ©
Pourquoi deux enfants sous les nuages ? Parce que finalement, le père aussi est un enfant...
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