Les bayadères en scène dans cinq minutes. Phrase simple, efficace. Cette économie de mots est classique du le monde du spectacle. Dans le dédale des coulisses, huit ballerines frissonnent. Ces sept mots ont glacé leur sang dans leurs veines.
Myrtille est déjà en place. D’une main distraite, elle tâte la coiffe qui orne ses cheveux. Elle monte sur pointes en veillant à faire le moins de bruit possible. Bah, de toute façon personne ne l’entendra, mais ici, en cet instant, elle ne veut pas troubler cette atmosphère irréelle, hors du temps. Myrtille n’existe pas encore, alors elle ne doit déranger personne.
Sur scène, Alexei croise son regard. Non, Alexei, je me regarde pas ! Ne t’occupe que de ta danse. Ne t’en fais pas pour moi, je vais bien. Je suis toute palpitante, je suis morte de trouille, mais je vais bien.
Ce que je suis en ce moment n’a aucune importance.
Je ne serai digne d’attention que dans quelques minutes.
Quatre minutes.
Elle ferme les yeux. Chaque pas, chaque ondoiement qu’elle effectuera est gravé dans son esprit, et a tant été répété que la danse est devenue comme un second corps greffé au premier.
Vital.
Aujourd’hui, elle rentrera la première sur scène.
Aujourd’hui, comme chaque fois qu’elle dansera, elle aura l’impression d’être quelqu’un, non plus une fille mais un être exceptionnel, digne d’exister. Elle respirera pleinement, dans tout son corps. Et elle saura que ce qu’elle fait en vaut la peine ; elle oubliera sa douleur, ce putain de cors infecté qui la ronge depuis des semaines.
Trois minutes.
Pour l’instant elle n’est rien. Dans quelques minutes elle sera une danseuse.
Elle tente de ne pas penser à son répétiteur. Lui, il lui a dit que quand elle dansait, elle avait la grâce d’une grenouille et qu’il la verrait bien dans le rôle de Quasimodo quand on dansera Esméralda la saison suivante.
Bah, il est juste jaloux. Ce n’est pas vrai. Il faut que je lui prouve que je peux bien danser.
De toute façon, quand Myrtille entrera sur scène, il n’y aura plus de place que pour elle et pour la danse. Ce gros naze de prof à la con pourra aller se rhabiller.
Deux minutes.
Elle sent quelque chose la heurter dans le dos, et un effroyable bruit de tissu déchiré retentit et brise son silence intérieur. Oh non, ce n’est pas vrai. Pas moi. Pas maintenant. Tout le sang déserte le visage de la jeune fille. Elle se retourne. Éléonore, l’air horrifié, recule. Myrtille a la bouche sèche mais parvient à chuchoter. “Qu’est ce que tu as fait”. “Désolée, désolée, pardon, je suis désolée, je ne voulais pas.”.
Une minute.
Les larmes montent aux yeux de myrtille. “C’est grave ?” Éléonore ne dit rien. Ses yeux parlent pour elle. “Tu es fichue. Tout le monde le verra. Moi, je ne l’ai pas fait exprès, mais je l’espérais secrètement. Ma belle, tu es peut-être plus haute que moi dans la hiérarchie, mais tu es fichue”
Trente secondes.
Ses mains tremblent. En trente secondes, elle n’a pas le temps d’étrangler Éléonore.
Dernières mesures avant son entrée.
Myrtille efface ses larmes d’un revers de main. Elle se reprend. Quatrième position, préparation. Visage neutre. Je suis une prêtresse qui se recueille dans un temple indien.
Elle s’élance.
Le public, subjugué, regarde les bayadères entrer dans le temple. Une d'entre elles virevolte plus gracieusement encore que les autres. Sa robe, déchirée, lui dessine des ailes. Ce n'est plus une femme, c'est un ange éthéré qui vient leur rappeler à tous l'importance de l'art dans la vie. Partout dans l'assistance, les larmes coulent, sans que leur scintillement parvienne à égaler celui émis par la danseuse.
Quelques minutes de magie.
La danseuse se retire.
Disparait.
A sa place, Myrtille enlève sa robe et observe les dégâts. Avec un peu de chance, ça ne s’est pas vu. Elle enfile un T-shirt, enlève ses pointes.
L’attente commence.
Jusqu’à l’acte deux.
Un fin sourire étire ses lèvres. Elle a bien l’intention de rendre sa pareille à Éléonore. Elle a bien l’intention de démolir sa carrière. Et surtout, elle a bien l’intention de la surpasser, toujours.
Toujours plus haut.
Et un jour, elle se l'est promis, elle touchera les étoiles.
Et là, elle sera heureuse. Elle en est certaine.
Célestine ©
Bon... vous aurez le texte sans les trous après l'intervention d'SOS Mélody...
RépondreSupprimerj'arrive !
RépondreSupprimeret voilà, plus de problème !
RépondreSupprimerTon texte est super ! j'aime beaucoup ! Très beau je trouve !
RépondreSupprimerMerci Célestine !
Merci à toi...
RépondreSupprimerTu écris vraiment bien.. Cela m'a fait penser à Black Swan, cette atmosphère légère d'une danseuse qui veut réussir sa scène, atmosphère qui devient pesante et étouffante avec la jalousie et la méchanceté qui s'installent, et qui ont l'air de pourrir la jeune fille. Après, il y a un détail que je n'ai pas vraiment compris : "elle oubliera sa douleur, ce putain de corps infecté qui la ronge depuis des semaines". Parle-tu d'une maladie dont souffrirait Myrtille (dans ce cas il faudrait être plus explicite) ou alors de la douleur du travail, du corps pourri et infecté par les heures forcenées de danse, d'étirement, etc ?
RépondreSupprimerAutre élément que je n'ai pas compris : pourquoi le prof a-t-il choisi Myrtille pour ce rôle, qui a l'air important, s'il trouve qu'elle danse mal ? (de plus, selon ta description, la danseuse est exceptionnelle, et il est peu probable que le professeur la trouve nulle alors qu'elle est douée).
Bref, voilà, j'aime bien ton texte, qui est rythmé, et joliment écrit.
Merci beaucoup pour ce petit moment bien agréable !
Jennsen.
Merci pour le compliment ! C'est drôle, je n'avais pas du tout pensé à Black Swan en écrivant ce texte...
RépondreSupprimerTu as mal lu : c'est "cor" et pas "corps", une callosité de la peau qui arrive assez souvent aux pieds des danseuses, et qui, quand il s'infecte, est... bah, ennuyeux.
Et ensuite, le prof ne trouve pas qu'elle danse mal, mais il lui fait la vie dure, parce que dans le milieu de la danse c'est "normal" ( tiens, tu peux le voir dans Black Swan...), et ces humiliations ne sont pas forcément agréables à recevoir...
voili voila...
D'accord, merci beaucoup des explications, et j'ai appris quelque chose ! ;)
RépondreSupprimerde rien ;-) tout le plaisir est pour moi
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