Citation

"Faites des rêves immenses pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant."

William Faulkner

lundi 25 juillet 2011

Les adultes, c'est juste des enfants, en moins intelligent.

La pomme se balance insolemment au rythme des jérémiades de la fillette, rencontrant les surimis et la salade verte. L’enfant gigote ses petits doigts trapus, essaye de les refermer sur le fruit pourri, ne parvient qu’à l’effleurer. Elle est trop petite. Elle grommelle. Puis recommence. Triste auto-tamponneuse, la pomme renverse le sachet de surimis périmés. Le jus des bâtonnets de crabe se répand sur les pieds nus de la fillette, elle sursaute. Tremble. Maman ne sera pas contente. Elle se fâchera très fort, poussera des grands cris, lui fera peur. L’enfant commence à pleurer, doucement d’abord, puis un raz-de-marée envahit ses prunelles ambrées. Une larme se loge effrontément au creux de ses lèvres. Le goût salé lui rappelle vaguement quelque chose. Puis, elle se souvient. Elle court. Le soleil brûle sa peau trop blanche, les hautes herbes agressent ses pieds nus. Elle sourit. Elle est heureuse.
« Papa, papa !! La mer est venue dans mes yeux !
- Comment tu le sais, mon trésor ? Lui avait-il dit, la prenant sur ses genoux trop durs, dans ses bras trop grands, mais la regardant avec ses yeux si doux.
- Je suis tombée, là-bas, et j’ai pleuré. Et puis une goutte est venue dans ma bouche, et c’était salé. Comme la mer. »
Son papa avait souri, l’avait portée haut dans le ciel en la faisant tourner, il riait, il rayonnait. Elle aussi riait.
Maintenant elle ne se rappelle plus comment on fait. Elle a oublié.

La petite fille regarde tristement la pomme. Elle a faim. Elle se met sur la pointe des pieds, tend son bras potelé, se cogne au premier étage du frigo. Masse son front. Puis soupire. Elle entend la pluie qui caresse la baie vitrée de la cuisine, et souris.
Elle aime la pluie.
Elle pousse difficilement l’imposante porte transparente, et s’assoie sur une petite marche en pierre. La pluie la libérait, juste le temps que l’eau glacée ruisselle sur son visage, trempe ses cheveux, et se noie avec ses larmes. Là, les gouttes transparentes se confondent avec les perles salées, et sa souffrance n’existe plus. L’eau la lave, la frigorifie, et c’est agréable d’avoir froid, quand on ne ressent rien d’autre qu’un immense vide.
Elle est glacée, tétanisée, et c’est d’une exquise douceur. Là, elle pense. Elle se souvient, aussi. De papa, de ses yeux tout bleus, de ses joues qui piquent, de son odeur de papa. De son sourire, avec ses dents toutes blanches dedans. Du jour où il lui a fait un énorme bisou, le plus gros de tous les bisous, et où il est parti. Maman elle pleurait. Alors elle aussi elle a pleuré, sans savoir pourquoi mais parce que c’est tout ce qu’elle avait à faire. Maintenant, elle sait pourquoi. Maintenant elle est grande, elle peut comprendre. Elle vient d’avoir 5 ans.
Le jour où le Monsieur est venu, il avait un costume qu’ont les monsieur sérieux. Lui, c’était un Monsieur important, qui s’écrit avec une majuscule. Il a dit « Papa n’est plus là, mais ne t’inquiète pas, maman va bien s’occuper de toi ». Sans doute que les Monsieur en costume noir ne comprennent pas qu’une enfant de 4 ans aussi, ça peut souffrir. Et il est parti, comme ça, sans se préoccuper de l’immense foutoir qu’il laissait derrière lui, sans se soucier que la phrase qu’il venait de prononcer commencerait à tuer à petits feus l’enfant.
Avait alors commencée sa lente descente aux enfers. Destructrice, ravageuse, sa chute avait anéanti la moindre parcelle de gaieté de son être, avait étouffée le moindre rire, la moindre promesse, témoins trop ostentatoires de sa vie d’avant. Son sourire avait séché sur ses lèvres gercées, s’était craquelé pour s’enfouir sous les décombres de son passé. Sa décadence n’était pas terminée. Elle sombrait encore, toujours plus profondément dans la misère, dans la bassesse.

Au début, sa mère est restée la même. Aimante, protectrice, plus monotone cependant. Un jour, l’enfant lui avait demandé :
« Maman, pourquoi il est parti papa ? »
La femme avait tremblé, et s’était tourné presque douloureusement vers sa fille.
« Oh, tu sais…euh…
- Il ne m’aimait plus ? Avait-elle demandé, les larmes aux yeux ». Sa mère, horrifiée l’avait prise violemment dans ses bras.
« Si, bien sûr que si mon ange, et il t’aime toujours, tu sais !
- Mais alors, pourquoi il ne vient plus me faire le bisou de bonne nuit s’il m’aime toujours ? Pourquoi il ne me fait plus tourner dans le ciel, comme un soleil ? Pourquoi il ne me prend plus dans ses bras quand j’ai peur, dans le noir ?
- Eva, il faut que tu sois grande, d’accord ? Et forte, aussi. Papa, il n’est plus là.
- Oui, je sais, il est parti.
- Mais tu sais pourquoi les gens partent, ma chérie ?
- Parce qu’ils en ont marre de rester ? »
De grosse goutte transparentes avaient commencé à couler sur les joues de sa mère, alors l’enfant avait cru comprendre.
« Il en avait marre de rester, c’est ça ?
- Il est mort, ma chérie, avait-elle sangloté en la serrant plus fort encore. »
L’enfant avait tremblé violemment. S’était dégagée des bras du fort aimant et protecteur, qu’elle croyait indestructible. Qui était en réalité traître, et en train de s’effriter.
« Audrey elle m’a dit que son grand-père était mort, et qu’il était plus jamais allé la voir. Papa il viendra plus me voir ?
- Papa il est là, ma chérie, avait-elle dit en posant ses mains sur son petit cœur.
- Non !! C’est pas vrai, papa il n’est pas là, pourquoi tu mens tout le temps ? La maîtresse à l’école elle nous a dit qu’il fallait jamais mentir ! Alors pourquoi toi tu mens ? »
Sa mère s’était avachie sur le carrelage froid du salon, hébétée. Hébétée par la Vie, cette arrogante putain, hébétée par ce qu’on lui demandait de faire, de dire. Hébétée par sa petite fille, témoin immortel qui lui rappellerait toute sa vie la trahison qu’elle lui avait faite.
L’enfant s’était approchée de sa mère, presque religieusement, et lui avait chuchoté, les larmes bloquant l’air dans sa gorge : « Toi non plus, tu ne m’aimes plus ? ».
Pour toute réponse, sa mère l’avait reprise brutalement dans ses bras, et l’avait serrée fort, très fort, tant qu’elle sentait qu’elle pouvait exploser à tout moment, comme une tomate trop juteuse. Puis sa mère avait chuchoté : « On va être forte, toutes les deux, hein mon amour ? Tu vas être grande et forte ».
Comment on devient grande et forte en 5 minutes, quand on a 4 ans ? Pourquoi les adultes croient que c’est pas bien d’être petit, qu’il faut vite grandir pour pouvoir être fort ? Pourquoi les adultes croient tout ça ? Pourquoi est-ce qu’on doit devenir grands et forts ? À quoi ça sert, de devenir grands et forts ?
« Papa, il était grand et fort, et il est mort.
- Oui ma chérie, je sais.
- Pourquoi il est mort ?
- Eh bien… Tu vois, il était parti à la guerre, et…
- Mais il y a plus la guerre !
- Non, pas en France, mais dans d’autres pays, si.
- Alors pourquoi il va faire la guerre si c’est pas son pays ? Ma maîtresse elle nous a dit qu’il fallait pas s’occuper des affaires des autres.
- Mais c’est son travail, ma puce. Il était militaire.
- Militaire dans le pays des autres ?
- … »
Petit silence, seulement entrecoupé par la respiration douloureuse de la mère.
L’enfant avait repris :
« Maman, pourquoi on fait la guerre ?
- Parce qu’on n'est pas d’accord, qu’on veut quelque chose que l’autre a.
- Moi quand je veux la gomme d’Audrey, je lui demande et elle me la prête, je ne lui fais pas la guerre.
- Oui, mais là ce sont des choses beaucoup plus importantes qu’une simple gomme, ma chérie. Des terres, la religion, des choses comme ça. »
La petite fille avait réfléchi. Avait regardé sa maman, qui semblait prête à s’effondrer.
« Et ils font quoi, à la guerre ? »
La mère avait soupiré, et avait renoncé à enjoliver la vérité. Enjoliver la vérité, belle manière de ne pas dire mentir.
« Ils se tirent dessus. Ils se massacrent. Voilà ce qu’ils font.
- A quoi ça sert ?
- Quand tu tues tout le monde il n’y a plus personne pour te résister.
- Mais ça c’est dans les jeux vidéos du grand frère d’Audrey, pas dans la vie. C’est ce qu’elle m’a dit, Audrey.
- Si, c’est dans la vie. »
Éva avait paru réfléchir intensément, puis avait demandé :
« Alors c’est tous des méchants ? » Abasourdie, la mère avait vivement répliqué :
« Pourquoi, mon cœur ?
- Parce que dans les jeux vidéo de Bastien, il faut tirer sur les méchants. »
La maman avait alors souri tristement, pensant combien il était facile d’être une enfant, combien Eva était restée pure, innocente, malgré les aléas de la Vie.
« Oui mon amour, c’est tous des méchants » avait-elle chuchoté, en berçant tendrement sa fille dans ses bras.

Maintenant, maman ne fait plus de câlin. Ni de bisou de bonne nuit. Ni de chaussons aux pommes tout chauds, le dimanche matin.
Maintenant, maman crie. Non, elle ne crie pas, elle hurle. Elle hurle contre la pluie, contre les factures, contre la voisine qui fait trop de bruit en se lavant les dents. Elle hurle contre ses escarpins qui ne sont pas rangés au bon endroit, contre le soleil qui chauffe trop fort, encore contre la voisine qui passe la tondeuse.
Elle hurle contre la Vie qui la force à nager à contre-courant, à crier plus fort que le vent, à se battre contre des démons enragés dont elle seule voit les ombres.
Elle pleure aussi, des fois. Quand elle voit que le frigo est vide. Quand elle voit son visage creusé, ses cernes violacées dans le miroir de la salle de bains. Quand elle regarde sa fille, sa seule fierté dans les yeux, et que celle-ci lui dit : « je n’ai plus envie que tu sois ma maman ». Quand elle est obligée de se promener tard le soir, sur les trottoirs de l’avenue d’en face, pour qu’Eva puisse manger.

La petite fille lève les yeux. Il s’est arrêté de pleuvoir. Elle grelotte, a mal aux fesses à cause de la marche trop dure. Elle revient dans la cuisine. Le frigo est toujours grand ouvert, arrogante glacière mutante, et semble la narguer. Cruel complice, son ventre gargouille ardemment. La pomme, plus que jamais fruit défendu, siège fièrement sur son trône de plastique. Alors le combat sans fin recommence, la petite fille se met sur la pointe des pieds, tend son bras, et essaye d’attraper le fruit, qui se balance, toujours, cavalièrement.
Là encore, elle pense. Elle pense qu’elle ne veut pas devenir grande, que c’est moche et que ça pue, les adultes. Que ça dit tout le temps des vilaines choses.
« Maman, pourquoi tu as dit à la voisine que c’était une grosse truie ?
- Oh, tais-toi, toi. »
Que ça dit tais-toi quand ça veut pas répondre. Que ça pleure tout le temps. Que ça se croit plus intelligent alors qu’en fait, plus on grandit plus on devient bête. Éva le sait bien, ça. Elle, elle ne fait jamais la guerre a personne, même si on l’embête. Elle, elle ne dit pas à la voisine que c’est une grosse truie, car elle l’aime bien la voisine, avec ses grosses mains calleuses qui sentent la violette. Elle, elle n’avale pas une boite entière de comprimés, pour « oublier », comme sa maman l’avait fait la dernière fois. Et même que sa maman avait failli partir, elle aussi. Mais Eva n’aurait pas pleuré, pas comme quand Papa était parti, elle ne lui aurait pas amené des beaux dessins, tous les jeudis, au cimetière. Parce que Maman, elle n’est plus sure de l’aimer vraiment.

La mère d’ Eva rentre enfin, exténuée. Maudite porte qui bloque. Foutu chat toujours à trainer sur le paillasson. Putain de lumière qui ne s’allume pas.
Frigo grand ouvert, surimis parterre, sa fille essaye toujours d’attraper la pomme qui pourrissait ici depuis plusieurs jours. Elle ne crie pas. Elle est trop fatiguée pour crier. Sa fille se retourne.
« Dis, j’ai faim.
- Y’a rien à manger.
- Oui mais j’ai faim, moi. »
La mère a envie de pleurer. Se retient difficilement. Sort de la maison, sonne chez la voisine, et lui demande si elle n’a pas quelques restes pour la petite.
« S’adresser à la grosse truie pour lui demander ça, ça a du faire sacrément chuter votre fierté, non ? Et vous blesser au plus profond de votre dignité ?
- Je vous en prie. Ce sont nos querelles. Éva n’a rien à voir avec ça. »
Lentement, la voisine acquiesce. Disparait un instant, et revient avec une assiette constituée d’une cuisse de poulet et de carottes râpées. Elle tend aussi une pomme. Les yeux noyés de larmes, la mère la remercie, et court à sa maison.
Elle regarde Eva manger, et la honte s’empare d’elle. Elle n’a même pas de quoi nourrir son enfant par ses propre moyens. Quoi de plus déshonorant ?
Quand Eva se couche, sa mère lui fait le bisou de bonne nuit. Quand sa fille lui demande pourquoi, elle ne préfère pas répondre. Elle se refusait de pleurer devant son enfant, de lui offrir sur un plateau sa faiblesse et sa souffrance. Éva était trop jeune pour ça.

Flash info : Tôt ce matin, le corps d'une femme a été retrouvé par un pêcheur dans la Dordogne. Les premières analyses faites révèlent que la femme avait dans le sang une forte dose de poison, poison rare et puissant qui provoque la mort après des vomissements, des spasmes et d'atroces douleurs. Nous ne savons pas encore s'il s'agit d'un suicide, mais la victime est sans doute morte dans d'insupportables souffrances. Un appel à témoins est lancé.

Le lendemain, Maman n’était pas là. Il y avait la voisine à la place.
« Elle est où, maman ?
- Maman, elle ne supportait plus la Vie. Alors elle s’est débrouillée pour ne plus avoir à la supporter.
- Elle est partie ?
- Oui.
- Elle en avait marre de rester ?
- Sans doute.
- Alors elle a vidé la boite de comprimés, comme la dernière fois ?
- Non. Je crois qu’elle a voulu se faire mal cette fois-ci.
- Et je vais faire quoi moi ?
- Tu vas lui apporter des beaux dessins, tous les jeudis, comme à papa.
- Et je vais vivre où ?
- On ne sait pas encore, alors pour l’instant, avec moi. »
Eva se dit que finalement, elle aurait bien aimé que maman ne parte pas. Parce que maman, même si elle ne lui donnait pas à manger tout le temps, même si elle disait des choses vilaines, même si elle criait très fort, c’était sa maman.

Maintenant, la petite Eva a grandi. Parce que même si on le désire très fort, en regardant l’étoile qui brille le plus dans le ciel, on ne peut pas rester petit. On est obligé de grandir, de souffrir, de devenir bête. Mais au fond, les adultes, c’est juste des enfants, en moins intelligent.

Jennsen ©

Le bonheur est une sorte d'archipel composé d'instants heureux. Entre ces îlots il y a de l'errance et de la solitude

Patrice Lepage



Si tu pleures trop parce que tu as perdu ton soleil, tes larmes t'empêcheront de voir les étoiles

Anonyme

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