Citation

"Faites des rêves immenses pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant."

William Faulkner

dimanche 24 juillet 2011

Les gens que personne ne voit

La femme était assise sur un banc, seule, et de petites perles argentées brillaient doucement sur ses joues couleur pêche. Ses cheveux, si beaux d'ordinaire, ne formaient plus qu'une masse rousse crasseuse et emmêlée. Ses doigts fins et délicats étaient devenus rouges, pétrifiés par le froid. Tout son corps s'était lentement engourdi, et seul son cerveau continuait de marcher à une vitesse vertigineuse. C'était la seule chose qui persévérait à la maintenir en vie. Mais le Froid, fidèle complice de la Mort, désirait prendre celle qui résistait presque insolemment à ses assauts. La femme avait une trentaine d'années. Elle s'appelait Neuza, mais plus personne ne l'appelait. Elle aurait pu être belle, mais la Vie en avait décidé autrement. Sa bouche était sèche, ses lèvres craquelées. Ses yeux vert amande n'avaient plus aucun éclat, ses pupilles étaient comme mortes, sans doute fatiguées d'avoir regardé trop longtemps la Vie les anéantir. Sous ses yeux s'étendaient de grosses cernes si agrandies par le manque de sommeil qu'elles en étaient violacées. Pourtant son visage gardait une infinie douceur, comme une sorte de beauté qui perdurait malgré les aléas de la vie. Elle était démesurément maigre, mais jamais elle ne se plaignait du manque de nourriture. Elle avait appris à vivre avec le peu qu'on lui donnait, sans s'apitoyer sur son sort, et en donnant aux plus malheureux qu'elle. Elle était discrète, parlait peu. On lui avait demandé un jour pourquoi elle ne parlait que rarement, et elle avait répondu, avec cet air nonchalant de femme qui ne sent même plus la douleur tant elle l'a côtoyée : "Je veux bien parler, moi. Mais à qui ? Et de quoi ? De ma vie, si désastreuse ?" et alors son interlocuteur avait regretté de lui avoir posé cette question. Mais Neuza n'avait pas regretté d'y avoir répondu. Elle était toujours seule au monde. Les gens passaient à côté d'elle sans la voir. Ou peut-être en refusant de la voir. Elle était inexistante, invisible. Alors, quand quelqu'un lui adressait la parole, elle se faisait une joie affolante de lui répondre, ne serait-ce que pour lui donner l'heure.
Bien souvent, Neuza pensait à la femme qu'elle aurait pu être. Qu'elle aurait du être. Avant, avant tout cela, elle était une fille dynamique, respirant la joie de vivre. Un grand sourire trônait toujours fièrement sur son visage, à la manière d'un soleil qui illuminait ses yeux incroyablement verts. Elle se souvenait du son de son rire. Un son doux, cristallin, qu'elle trouvait magnifique à présent. A présent qu'elle ne savait plus. Qu'elle n'y arrivait plus.
"Pourquoi tu souris jamais madame ?" lui avait demandé une fillette de 5 ou 6 ans, alors qu'elle descendait la rue avec sa mère.
- Le sourire, c'est comme la soupe, ma bouche n'en veut plus."
Pourtant elle se souvient. Elle se souvient de la sensation que ça fait de sourire, de rire, d'être heureux. On est invincible, rien ne pourra jamais nous arriver. On se croit plus fort, plus fort que la Vie, qui pourtant décide de tout.
Elle se souvient de sa mère, si douce. De sa mort, si brutale. Trimbalée de foyers en foyers, elle a été lâchée dans la nature à sa majorité.
Elle se souvient qu'elle a été heureuse, longtemps. Qu'elle a été joyeuse, qu'elle a ri. Jusqu'au jour où cet homme est venu, avec le costume noir qu'ont les monsieur sérieux. Qu'il a dit : "Maman n'est plus là, mais ne t'inquiète pas, on va bien s'occuper de toi". Sans doute que les monsieur en costume noir ne comprennent pas qu'une enfant de 7 ans aussi, ça peut souffrir. Neuza était désormais comme seule au monde. Puis, alors qu'elle était si jeune encore, elle s'était mise à raisonner comme une adulte, elle avait grandi trop vite, comme un fruit qui aurait pourri avant d'être mûr. Elle avait manqué un stade. Celui de l'enfant insouciant qui vit sans se préoccuper de quoi serait fait le lendemain.
Et maintenant, elle se retrouvait là, sur ce banc en bois tellement en piteux état que plus personne ne voulait s'asseoir dessus. Elle pleurait, sans vraiment savoir pourquoi, mais elle s'en fichait. Les gouttes salées qui perlaient doucement de ses cils réchauffaient ses joues glaciales.
Neuza regarda autour d'elle. Plus personne ne passerait ce soir, il était trop tard. Et il faisait bien trop froid. Elle regarda son gobelet en plastique et compta le peu de pièces qu'elle avait amassées. Elle aurait juste de quoi s'acheter un croissant, et peut-être un café. Elle soupira. Elle marcha un peu et trouva ce qu'elle cherchait. La grille d'aération du métro. Elle diffusait le peu de chaleur qui lui permettrait de survivre cette nuit. Elle s'allongea sur la grille chaude, prit ses couvertures et se roula en boule dedans. Elle ferma les yeux.
Un passant se dépêchait de rentrer chez lui, absolument frigorifié. Il se maudissait de ne pas avoir écouté la météo quand une masse uniforme le surprit. Il reconnut une silhouette humaine enroulée dans de vieilles couvertures trouées.
Lui, il l'avait vue.
Mais il fit semblant de ne pas la voir.
Il passa son chemin comme si de rien n'était et accéléra le pas.

Jennsen ©
Il y a des gens, parfois, qui sont dans la rue, et qui te sourient. Toi tu
passes à côté d'eux en essayant de ne pas les regarder. Ton mépris les
enfonce cruellement, de plus en plus profondément dans la bassesse.
Ce texte est pour ces gens-là.

Jennsen.

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