Citation

"Faites des rêves immenses pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant."

William Faulkner

mercredi 17 septembre 2014

Les feuilles jaunes

Triste beauté déjà partagée,
L'Hérésie me déchire le désir,
Un plaisir
Comme si elle m'était réservée.

Coquille de démocratie et d'émotions,
Je ressens cette attention
Qui ne m'est pas destinée.

Mais le risque s'attarde et le vice est péché;
Je t'aime, seulement je t'aime
Pendant que j'expire
De la fumée pour les étoiles.

J'ai déjà vu son sourire s'écraser sur le mien,
Comme un étonnement à la compassion émotionnelle
Qui agiterait une mort inconditionnelle,
Jamais sûre de rien.



Wilhelm ©

lundi 15 septembre 2014

Défi d'écriture n° 1 : Écrire à partir d'une image

Nous venons d'inaugurer notre premier défi d'écriture !

Les règles étaient simples : écrire un texte (histoire, poème, chanson, essai... n'importe quoi !) à partir d'une image commune à tous, celle-ci (que l'on retrouve d'ailleurs dans la plupart des textes du défi) :


Il ne s'agit pas d'un concours avec un gagnant, mais d'un échange entre écrivains en herbe, avec des styles et des idées différentes. C'est drôle de voir toutes les choses différentes que l'on peut faire à partir d'une même chose ! Et ça prouve combien chacun est unique et réfléchit à sa manière.

Qu'en pensez-vous ?

vendredi 12 septembre 2014

La bête (Défi d'écriture)

Le soleil, rond et merveilleux comme une orange, s’est levé d’un rebond contre la fenêtre pâle du ciel fatigué. Un vilain petit homme gris, tout tassé et tout racorni me tend un bout de tissu déchiré. Comme toujours, je le renifle, vieille habitude qui me colle à la peau et dont je ne pourrai sans doute jamais me débarrasser. La fragrance insolite titille mes narines, et je ferme mes grands yeux noirs.
C’est doux, l’odeur d’un enfant. Sa sueur n’est pas encore avilie par le parfum grossier de l’angoisse. J’ai toujours aimé l’odeur de l’homme tranquille qui sue, parce qu’il s’en dégage les relents exotiques d’un autre monde, mais celle des enfants par-dessus toutes les autres est ma préférée, car elle est synonyme de toutes les caresses et les chatouilles que l’on va recevoir, sans retenue aucune, et sans peur surtout d’aimer la bête plus que l’homme.
Les hommes en bleu se mettent à pousser des cris gutturaux, transformés en hurlements bestiaux par la peur croissante de perdre la trace du parfum qui se promène innocemment dans l’air, se laissant porter par le vent, personnifié par l‘angoisse même qu‘il soit un démon qui chercherait à se dérober à mon odorat. Je me mets à courir, et ils me suivent avec une hargne féroce. Les hommes ont toujours plus de bravoure dans le cœur quand il s’agit de sauver un enfant, parce qu’ils savent qu’il est encore pur et qu’il n’a pas péché, et cette absence de vice rend plus urgente encore la mission de le laisser vivre jusqu’à ce que le monde avilisse son corps et son âme.
Ma frange sale me tombe sur les yeux, et je remue la tête pour m’en débarrasser. C’est une belle journée. C’est devenu rare. La langueur mortelle des dernières semaines noyées dans des torrents d’eau et étouffées dans une grisaille dévorante avait paralysé mes os en même temps que le cœur des hommes. La sensation toute nouvelle du soleil sur mon corps endormi décuple mes forces; mes muscles se libèrent avec une vigueur que je ne leur connait pas, ma course est rapide et souple. J’entends les hommes qui s’essoufflent derrière moi, mais je sais par le son que font leurs cœurs dans leur poitrine que le soleil leur donne à eux aussi une impulsion nouvelle. Ils me font renifler régulièrement le bout de tissu, mais c’est une peine inutile : la fragrance de ce parfum d’innocence se fait si rare dans le monde des hommes qu’elle s’est inscrite dans ma mémoire avec une vivacité fulgurante. Faites manger pour la première fois du chocolat à un enfant puis ne lui en donnez jamais plus, et voyez donc si dix années plus tard il ne se souvient pas de sa saveur fantastique avec le même émerveillement.
Mes pattes s’enfoncent avec reconnaissance dans la terre encore fraîche et remuée par le martèlement incessant des perles de plomb qui la secouent depuis des mois. De minuscules gouttes de rosée de posent sur mes poils et scintillent au soleil; la terre gorgée de lumière se réveille comme après un long sommeil et elle est chargée de parfums merveilleux qui se libèrent, emprisonnés depuis trop longtemps dans une moiteur terrible. Tous mes sens sont en éveil et je sais alors à quel point les hommes sont ignorants, privés d’un odorat décent.
Soudain, le paysage change. L’herbe fraîchement tondue devient haute et grasse, et peu à peu des centaines, peut-être des milliers de petits points rouges m’entourent : nous sommes entrés dans un gigantesque champ de coquelicots. Mes narines frétillent, mon museau est aux abois; à l’odeur des coquelicots se substitue facilement celle des enfants, et encore une fois c’est un dommage sans nom que les hommes ne puissent pas capter leur éclat délicieux; du moins j’imagine qu’ils ne le peuvent pas, sans quoi ils ne les piétineraient pas de la plus affreuse des manières, comme sont en train de le faire les hommes en bleu.
Il y a quatre choses que j’aime dans le monde, le jambon tout d’abord, car après tout je ne suis qu’une bête et comme toutes celles qui peuplent la terre, j’ai faim. J’aime ensuite la nuit, car l’on n’y voit pas la figure des hommes, et les miroirs, car on peut y apercevoir leur âme, à la manière qu’ils ont de se regarder. Puis, enfin, j’aime les coquelicots, car je crois que c’est la plus belle chose qui soit, mais après tout je ne suis qu’un chien, une bête infâme dotée de si peu de bon goût, et que puis-je connaitre à la beauté ? Je n’ai vu que son reflet terne à travers la fenêtre brillante de mes yeux vitreux. Cependant je peux dire que j’aime le coquelicot car c’est une fleur modeste, sans apprêts, sans atours, sans fanfreluche dégoulinante de supercherie. Le coquelicot est beau, mais il se tait, car il sait qu’il est fragile. Je crois que les hommes devraient prendre modèle sur lui. Les chiens sans doute aussi, surtout les gros qui aboient pour faire peur aux cockers et qui se courbent jusqu’à toucher terre lorsque le maître montre le bâton. Si un cocker m’écoute, alors qu’il sache que l’on ne devient fort qu’en arrêtant de croire que l’on est faible, et qu’il sache aussi que je lui donne tout mon amour, car seules les choses fragiles sont susceptibles de le recevoir.
À présent, l’odeur se rapproche et ma course s’accélère. Je sens qu’une fourmi me monte dessus, et mon premier désir étant de la chasser, je la laisse finalement faire. Après tout, si je ne la laisse pas, qui le lui permettra ? Il faut autoriser les petites bêtes à découvrir le monde, fût-ce en les laissant monter sur son dos.




Jennsen ©

mardi 9 septembre 2014

Trompe le monde (Défi d'écriture)

La scène est au jugement dernier.



Dieu 
-Assis derrière un immense bureau, les doigts croisés, cigare aux lèvres et avec le physique de John Lennon /style musical: Beatles ?-
(Il fait signe de la main)

Très bien, client suivant...


L'humain 
-Lycéen engagé se présente/ style musical: Sex Pistols/Pixies/Nirvana-

Hey Dieu !

Dieu
(Sur un ton las en levant les pouces)

Oui ?...

L'humain

Tu fais vraiment chier, c'est le bordel sur Terre !

Dieu

Donc tu viens de la Terre... Ah, j'avoue que c'est pas de chance ; Toutes ces guerres de sociétés et cette disharmonie avec la nature ! Non, vraiment, je te plains !

L'humain 
(Indigné en gesticulant avec les mains)

Mais tu nous laisses comme ça ?? Tu nous a créés, tu pourrais faire quelque chose !

Dieu
(Avec un sourire narquois)

En vérité, je ne suis pas votre créateur...

L'humain 
(Exaspéré)

Dieu est donc un imposteur ! 

(Silence ; Dieu prend une longue bouffée de son cigare)

L'humain 
(Fronçant les sourcils)

Mais qui est Dieu ? 

Dieu

D'après ma religion, ce sont les deux déesses de l'univers qui réalisent leurs créations dans un champs de coquelicots infinis.

L'humain 
(Une main sur la hanche et l'autre sur le front)

Deux déesses ? Dans un champs de coquelicots ? Arrête de fumer mon vieux !

Dieu
(Levant les mains en l'air comme pour se justifier)

C'est ma religion. Elle n'est pas plus absurde que certaines sur Terre. Tu n'y peux rien et je n'y peux rien non plus.


L'humain

Tu ne peux pas changer ta religion ??

Dieu 
(Levant les yeux au ciel)

Bien sûr que non, je suis athée...
Comme toi.

L'humain
(Les mains dans les cheveux)

Ah d'accord... Dieu est un imposteur athée. Très bien mais que fais-je ici alors ? 


Dieu

Et maintenant tu crois en Dieu ? 

L'humain
(Les bras croisés)

Pas plus qu'avant.

Dieu 
(Fait un signe de la main)

Très bien, client suivant...

 (La porte s'ouvre et un autre humain se présente)

L'humain 

Mais qu'est-ce que tu fais ??

Dieu

Je trompe le monde.






The pixies - Trompe le monde

"Why do cupids and angels
Continually hant her dreams
Like memories of another life
Is painted on her shirt in capitals
Out on the free way
There's only she and the they
Represented by the lights
Go
Go little record go
It is named by
Some guy named Joe
And the words
Are the letters of the words
Said
Electrically played
For outer space and those of they who paid
This song is twice occurred
And now it's time
To go away on holiday"



 Aldric ©



dimanche 7 septembre 2014

Coquelicots (défi d'écriture)



Fille de l’écarlate parée de rubis
Chassant de champs et prairies la monotonie
Le vent léger s’engouffre dans ta robe pourpre
Pâle imitation de nos joues qui s’empourprent

Toi, tu nous laisses rêveur devant ta splendeur
Contemplatif de cette grâce qui est tienne
Sans qu’une seconde nous songions à ta peine
Lorsque tout en toi nous évoque la candeur

Si tes larmes vermeilles n’ont pas de pareil
Ta torpeur, hélas, ô combien sombre, effraye
Tu te noies toujours dans une fausse espérance
Et dans des chimères que ta raison offense

Tu te voies traverser un océan d’écume
Habiller un vaste désert de sable chaud
Mais tes lamentations te laissent à fleur de peau
Occultant l’astre du jour d’une épaisse brume

En ce jour, pourrais-tu concevoir ta beauté
La délicatesse dans tes nombreux attraits
L’esquisse de perfection dans tes va-et-vient
Et l’éclat qui te caractérise si bien

De l’existence, tu t’es fait la sentinelle
Ta semence : émissaire d’un jeune printemps
Se fera écho d’une saison éternelle

Méprisant avec force la valse du temps

L'Origine du Désastre (Défi d'écriture)


« Il est amusant de constater qu'une simple photo recèle des secrets qu'on ne saurait deviner au premier abord. Quoi que l'on pense au moment de la regarder, nul n'est à même, à moins d'avoir vécu la scène, d'expliquer et de raconter ce qu'elle représente et le contexte dans lequel elle a été prise. Nul n'est capable de deviner quelle vérité se cache derrière. Il est vain de tenter de décortiquer par le menu chaque détail de l'image pour discerner l'ensemble, car elle n'est qu'un fragment de vie suspendu dans le temps, qui lui-même est suspendu dans l'univers.
Que savons-nous vraiment, dans ce monde d'apparences et de mensonges ? »

David ANGELINO, « Incipit », L'Origine du Désastre, Éditions Des Livres Et Nous

*

16 juillet 2090, Musée National de la Guerre Informatique et Numérique,
Washington

Un groupe de visiteurs entre dans le large couloir à la suite du guide du musée, une androïde nommée Brenda si sophistiquée qu'elle aurait pu, sans l'uniforme, se fondre au milieu des touristes tant la ressemblance entre le robot et l'homme avait été travaillée. Mais cela n'étonnait plus personne depuis longtemps.
Lors de la longue période des Années Troubles (étendue sur vingt ans à partir du début des années 2000), qui fut ponctuée par la Guerre Informatique et Numérique (aussi appelée Le Désastre), énormément de données numériques furent détruites, essentiellement sur les continents américain et asiatique. Mais l'homme n'a pas tardé à recréer et retrouver ce qu'il avait perdu, reprenant sa course furieuse aux innovations technologiques de toutes sortes. Alors qu'au début des Années Troubles les robots étaient encore relativement peu perfectionnés, ils ressemblaient aujourd'hui en tous points aux humains, réalisés avec une minutie extrême au point que même leur voix synthétique était devenue à la fois fluide et agréable à l'oreille. 
 
  • Vous pouvez voir de ce côté-ci une œuvre réalisée par le peintre biélorusse Ichvakinov à la fin du Désastre, articule Brenda avec un sourire lumineux – l'usage du guide robotisé étant finalement plus populaire que les micro-oreillettes, qui d'ailleurs s'étaient révélées néfastes pour l'audition.
Un écran flottant s'ouvre devant les touristes enthousiastes, dévoilant une multitude d'informations. Ichvanikov était devenu presque aussi célèbre que Picasso par ses représentations nombreuses et variées de la guerre. La peinture en question, une assez grande toile, était très finement ouvragée. Sur le fond bleu nuit se confondaient des touches noires aux lettres blanches et des touches blanches aux lettres noires de claviers d'ordinateurs, complètement désordonnées et placées dans tous les sens. En transparence, comme coincés entre deux mondes, on pouvait discerner des visages blancs (à la manière des fantômes) crispés, tordus et caricaturés, comme s'ils avaient mal.
Alors que l'androïde décrivait la scène et analysait l’œuvre, quelques visiteurs se mirent à noter avec ferveur sur leur carnet, certains pour leur culture personnelle, les autres, dont un jeune homme brun aux yeux marrons qui semblait très absorbé par son travail, étant journalistes. Le tableau, intitulé « Calamités », était exposé au Musée National de la Guerre Informatique et Numérique depuis peu.

  • Enfin, voici une pièce unique datant d'avant la Guerre Numérique, extrêmement précieuse. Le photographe, anonyme, n'a vraisemblablement pas intitulé cette œuvre, c'est pourquoi nous l'avons baptisée « Promenade Champêtre ». Comme vous le savez, la Guerre Numérique a provoqué la perte de quantité de données virtuelles, et très rares sont celles qui ont échappé au Désastre. C'est ce qui donne toute son importance à cette image, datée de 2020, il y a 70 ans.
L'assistance est littéralement pendue aux lèvres du robot, pas un seul bruit ne trouble son exposé. L’œuvre en question représente pour les visiteurs tous les souvenirs que leurs familles ont perdu lors du Désastre.

  • On suppose que l'artiste – parce qu'il est bien évident que c'est l’œuvre d'un artiste – souhaitait faire transparaître la poésie de la scène, le paysage de coquelicots lui donnant une atmosphère bucolique et joyeuse, accentuée par le fait que les deux personnages, probablement deux fillettes entre six et douze ans, courent dans les fleurs en se tenant par la main, ayant chacune un panier qui suggère la suite de la scène...
Pendant que Brenda affine son analyse sur la fameuse photographie, le jeune journaliste brun s'approche. L'image était affichée en haute qualité sur un écran d'air au fond bleu ciel semblable à celui fournissant les informations relatives à chaque œuvre, projeté depuis le plafond. Impossible de la toucher, le tout étant immatériel. Pas besoin de protection magnétique ni d'aucune autre sorte pour ce genre de chef d'œuvre, la main passe à travers. Le projecteur, en revanche, est solidement protégé. 
Le jeune homme semble fasciné, il fixe la photo avec de grands yeux de poisson frit. Il écrit avec frénésie les pensées qui le traversent à la vue de cette image « rescapée du Désastre ».
 
« La photo représente deux enfants aux cheveux châtain clair mi-longs ondulés se tenant la main et portant chacune un grand panier souple et tressé dans l'autre main. Elles courent au milieu d'une multitude de coquelicots rouge-orangé, parsemés de quelques pousses de blé ça et là. On aperçoit à l'arrière plan un champ de fleurs jaunes et quelques arbres et arbustes. La photo a dû être prise au printemps pour qu'il y ait autant de pavots mais le temps, à en juger par les tenues légères que les fillettes portaient (s'il s'agit bien de deux filles), devait être radieux.»

L'image entière était resplendissante de gaieté, d'innocence et de bonne humeur.

« Peut-être allaient-elles cueillir des fleurs ? »

*

  • Chérie ? Je suis rentré.
David Angelino se débat pour retirer sa carte de la vieille fente qui sert de serrure à la porte. Il faudra la changer un de ces jours... C'est l'inconvénient de vivre dans un vieil appartement non modernisé, sans puce électronique dernier cri pour rentrer ni champ magnétique prévenant les chutes éventuelles depuis les fenêtres, entre autres. Il claque le battant et accroche son blouson à la patère vissée derrière. 
 
  • Où étais-tu ? demande une jeune femme grande, mince et blonde en passant la tête dans l'encadrement de la porte de la cuisine, un sourire léger sur les lèvres.
  • À l'expo du musée de la Guerre Informatique, j'ai pris des notes pour le journal. Mais il y a une photo... Je ne sais pas si tu en as entendu parler, c'est une des rares images numériques que l'on a retrouvé après le Désastre, répond-il en s'appuyant à son tour dans l'encadrement de la porte de la cuisine pendant que la jeune femme se penche sur sa plaque à induction pour vérifier la cuisson de sa jardinière de légumes.
  • Ça ne me dit rien. Mais tu sais moi, les musées...
  • Elle représente deux petites filles dans un champ de fleurs. Elle aurait été prise en 2020, juste avant la Guerre.
  • Ah, et alors ? demande-t-elle distraitement en goûtant son plat du bout des lèvres sur la cuillère en bois.
  • Et alors, cette photo m'intrigue. Je suis curieux de connaître son histoire, l'histoire de ces gamines. J'aimerais faire un reportage dessus.
La jolie blonde aux yeux verts laisse tomber la cuillère en bois dans la cocotte et se retourne vers David, l'air un peu agacée.

  • Mais enfin, c'est juste une photo ! Elles auront fait figurantes pour un artiste ou je ne sais quoi d'autre. Franchement, David, tout le monde s'en fiche non ?
  • Non, pas moi. Ça m'a fait bizarre, quand je l'ai vue. Comme si je connaissais ces filles, ou que l'ensemble me rappelait quelque chose. Je délire sûrement, mais ça m'intrigue quand même. J'ai envie de savoir.
Son regard avait quelque chose d'implorant ; la jeune femme ne pouvait pas résister. 
 
  • De toute façon, tu es têtu comme une mule, je sais que tu le feras quoi que je dise. Mais ce n'est pas la première fois que tu t'embarques dans ce genre de reportages, certes passionnants, mais qui te prennent tout ton temps à la maison quand tu reviens du journal.
Le jeune homme s'approche et enlace la jeune femme, déposant un baiser sur sa tempe. 
 
  • Je sais, Leïtis, ne t'énerves pas. Je te promets de ne pas te laisser de côté pour me concentrer sur ces recherches, aussi passionnantes soient-elles. Tu me fais confiance ?
  • Oui, murmura-t-elle en revenant à son occupation première : la cuisine. Tu veux bien mettre la table ? Le repas est prêt.

*

 21 juillet 2090
Des livres, des livres partout, des coupures de presse, des feuilles froissées et un carnet de notes ouvert sur le bureau en désordre.
Ça, c'est ce qui aurait ressemblé aux recherches de David au début des Années Troubles. Mais maintenant, aucun bureau ne ressemblait plus à cela. Déjà lors de la Guerre Informatique et Numérique (dite G.I.N.), les livres papiers avaient commencé à disparaître, remplacés par les nouvelles liseuses et autres tablettes, plus légères, plus pratiques et moins fragiles que le système papier. Peu à peu sophistiquées, les liseuses étaient passées de noir et blanc à couleurs, d'écrans à cristaux liquides (banals, lumineux et réduisant l'acuité visuelle) aux écrans Rétina de chez Apple et AMOLED de chez Samsung à très haute définition, beaucoup plus adaptés. Et ainsi de suite jusqu'aux actuels écrans d'air issus de projecteurs 3D plus petits qu'un bouchon de stylo.
Bien sûr, le tout-numérique avait ses limites puisque les livres virtuels furent également victimes du Désastre, leurs données stockées dans les serveurs d'Amazon, la Fnac et autre vendeurs d'Ebooks ayant été pratiquement toutes effacées, comme les autres. Mais seuls les Ebooks n'existant pas en version papier avaient été perdus car les autres restaient conservés dans leurs éditions brochées et reliées. Après la grande parenthèse de la G.I.N. la spirale avait repris son cours, développant ses technologies toutes plus fantastiquement perfectionnées les unes que les autres.
BREF ! Revenons à nos moutons, c'est à dire à notre journaliste chevronné.

Leïtis est au cinéma avec sa meilleure amie. David en profite donc pour poursuivre ses recherches sur la photo qui avait attiré son attention au musée. La tâche est ardue car il dispose d'extrêmement peu d'informations à son sujet.
Elle est perdue dans la nature...
Il était retourné au musée pour savoir comment ils s'étaient procuré cette pièce unique et d'où elle venait. Ils lui avaient répondu qu'un particulier avait trouvé cette image dans une clé USB conservée dans une boîte de métal imperméable à demi enfouie sous terre, au fond d'un vieux puits asséché, près des décombres d'une maison brûlée – dont il avait racheté le terrain pour raser et reconstruire. Le bonhomme, conscient de la valeur de l'objet ou plutôt de ce qu'il contenait, la leur avait vendue (très cher, soit dit en passant). Où ? avait demandé le jeune homme. Tout près de Chestertown, le chef-lieu du compté de Kent, dans le Maryland, à plusieurs kilomètres au Nord-Est de Washington, de l'autre côté d'Eastern Bay.
L'endroit, autrefois un petit village encore relativement isolé de la mégalopole, est désormais inondé d'immeubles de toutes parts. Le terrain en question était peut-être le dernier non encore recouvert par la banlieue - mais après son rachat, ça ne tardera plus.
Cependant d'autres questions subsistent. David sait que le lieu de sa découverte n'a peut-être aucun lien avec celui où la photo à été prise, mais il faut bien commencer ses recherches quelque part. Il pianote sur le clavier virtuel de son écran flottant, fouille les archives qui lui sont accessibles pour savoir qui habitait la fameuse maison brûlée.
Il faut que j'obtienne l'autorisation de fouiner dans les archives de cette ville. Je vais demander à Aaron.
Aaron, un grand costaud aux cheveux blonds courts ébouriffés et aux yeux bleu comme le ciel, est le rédacteur en chef et possesseur du journal où travaille David, mais c'est surtout un copain d'enfance. Le jeune homme lui téléphone et expose son problème. Aaron se met à rire en apprenant que David se lance à nouveau dans des recherches interminables sur un sujet qui n'intéresse que lui au premier abord, et le taquine gentiment.

  • Bon écoute, je veux bien te rendre ce service mais il ne faudrait pas que ça devienne une habitude ! déclara Aaron. Faire passer ton enquête personnelle comme une enquête du journal pour avoir les autorisations, c'est pas bien, petit malin ! Mais bon, en vertu de nos années de bêtises communes, je peux bien faire ça pour toi. Tu me raconteras quand tu auras assemblé toutes les pièces du puzzle, d'accord ? Tu m'as rendu curieux aussi, avec ta foutue photo !
  • Bien-sûr, Aaron, je te tiendrais au courant. Merci infiniment, tu me sauves la vie ! C'est que cette mystérieuse photo n'a pas laissé beaucoup d'indices derrière elle...
  • Tu aurais dû aller dans la criminologie mon coco, les enquêtes sur les meurtres où il faut chercher la trace de doigt la plus infime pour démasquer le coupable, ça ne t'a pas tenté ? Ça t'irait comme un gant, enfin il faut aimer découper les maccabés, ajoute-t-il en riant.
  • T'es bête ! Bon, je te laisse, appelle-moi quand tu auras les autorisations ! Et merci encore.
  • De rien, va.
Et il raccroche.
J'ai de la chance de le connaître, quand même, se dit David. J'aurais eu bien du mal à continuer mes recherches sans son aide !
Bien-sûr, ce n'est pas à 21 heures un jeudi soir qu'Aaron pourra joindre les Archives pour obtenir un code d'entrée – à usage unique – sur leurs serveurs. David trépigne d'impatience à l'idée d'attendre pour poursuivre ses investigations. En attendant, il contemple une copie de la photo et analyse une fois encore chaque détail. Il pouvait bien chercher toutes les fillettes à l'âge et au physique correspondants dans les registres de l'époque, en supposant que la photo ait été prise dans le Maryland voire dans la ville où la clef a été retrouvée, mais le travail serait titanesque et le résultat plus qu'incertain pour ne pas dire ridiculement inutile...

*

28 juillet 2090
Je fais chaque jour des découvertes saisissantes. Jamais je n'aurais pu deviner tout ce qui s'est passé autour de cette simple photo. C'est une drôle d'histoire d'ailleurs.
Enfin, drôle, pas tout à fait...


David, toujours enfermé dans son bureau, est penché sur ses feuillets, un vieux stylo à la main. Malgré ses notes électroniques, il s'acharne à consigner ses réflexions personnelles dans un carnet en papier recyclé, comme si ça avait plus de réalité.
Mes recherches avancent, et même Leïtis semble s'intéresser à l'enquête. Elle se prend progressivement au jeu. C'est amusant de découvrir l'histoire de ces gens qui ont vécu il y a soixante-dix ans.
Soudain, David se fige, puis se redresse, le regard dans le vide. Il relit sa phrase. « ... ces gens qui ont vécu il y a soixante-dix ans. ». Un grand sourire barre sa figure et ses yeux pétillent : il vient d'avoir une idée.
Si ça se trouve... Oh mais ce serait génial ! Fabuleux, extraordinaire même ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Quel imbécile !
Et il court voir Leïtis pour lui raconter quel éclair de génie vient de le traverser, comme un gamin qui a découvert une grenouille et veut la montrer à ses parents.


*

11 août 2090
Demain est un jour particulier. J'ai tellement hâte ! Mais j'ai un peu peur aussi. Et si j'étais déçu ? Et si ce n'était pas ce que je croyais ? Et si...
Bon, je verrai bien.


12 août 2090
Dans un café, un jeune homme tourne nerveusement sa cuillère dans sa tasse et jette des coups d’œil répétés vers la rue. Il regarde l'heure. Respire un grand coup, ajuste sa chemise. Il attend quelqu'un, et ne prête absolument pas attention à sa montre qui énumère l'actualité.
Soudain, la porte du café tinte et une jolie jeune femme entre, semblant chercher quelqu'un du regard. Puis ses yeux tombent sur le jeune homme et s'approche de sa table sans se presser, s'installant en face de lui, les pommettes légèrement rosées. 
David sourit. Cela lui rappelle ses premiers rendez-vous avec Leïtis, où il arrivait toujours trop en avance et où il bafouillait autant qu'il était gauche.   

  • Vous êtes David Angélino ? 
Deux vieilles femmes aux cheveux longs très blancs se tiennent devant le jeune homme, le tirant de ses pensées.

  • Oui, c'est moi.
Celle qui semble être la plus jeune des deux mamies sourit et lui tend la main. 
 
  • Ravie de vous rencontrer. Je suis Lucy, et voici ma soeur Hamélia, dit-elle en désignant sa compagne à l'air un peu hagard.
  • Je suis content que vous soyez venues ! Mais asseyez-vous, je vous en prie. J'ai tant de questions à vous poser !


*


Le soleil se lève doucement sur la prairie endormie, qui peu à peu reprend vie. Une coccinelle grimpe à toute allure sur un brin d'herbe couvert de gouttes de rosée et le fait ployer, une sauterelle traverse le champ de vision d'un oiseau et se déplace à joyeux petits bonds. Les fourmis s'activent, bien ordonnées. Une multitude de coquelicots déploient lentement leurs précieux pétales fripés, et les dégagent de l'étreinte de leur bogue verte mouillée par l'humidité de la nuit pour, enfin, les confronter au vent qui les défroisse. La coccinelle escalade la tige duveteuse de son pas cadencé, espérant trouver quelques pucerons pour son petit déjeuner. Peu lui importe, mais à la base de chaque pétale, une tâche noire s'étale en forme de cœur, pointé vers le petit récipient au drôle de chapeau qui conserve jalousement ses graines jusqu'à-ce qu'elles soient prêtes à être semées.
Ces fleurs ont l'air si fragiles, si vulnérables, mais elles sont si belles dans la brise qui les fait danser ! Du haut de son arbre, au chaud dans son nid, le geai voit toute la prairie qui chante au gré du vent qui tourbillonne dès l'aurore. Mais c'est l'heure du petit déjeuner pour lui aussi. D'un grand coup d'ailes, le voilà parmi les fleurs.
C'est alors qu'une grande pagaille envahit l'endroit : les sauterelles et les criquets déguerpissent à grands bonds alors que les papillons s'envolent. La terre tremble un peu. Les fourmis, imperturbables, n'ont que faire du danger et continuent leur ouvrage.
BOUM !
Une énorme chose s'écrase sur l'herbe puis s'en va et retombe. Un pied. L'oiseau est déjà haut dans le ciel, un lombric – qui se tortille – dans son bec. Sans s'en rendre compte, deux fillettes viennent de bouleverser la paisible prairie. Elles courent en riant, d'un rire fabuleux comme ont beaucoup d'enfants. Elles se tiennent par la main comme si elles avaient peur de se perdre, d'être séparées à jamais. La plus grande doit avoir onze ou douze ans, et le panier qu'elle porte de sa main gauche se balance à chaque pas. La plus jeune a peut-être huit ans, et elle aussi tient un panier de sa main libre. Que font-elles ?
L'oiseau, intrigué, vole au-dessus d'elles et les observe de son œil vif et noir. 
 
  • Oh ! Hamélia, regarde : un geai bleu !
La plus petite fille montre l'oiseau du doigt, et sa sœur lève les yeux pour le contempler, alors qu'il se pose sur une branche à proximité, et continue de les fixer, comme s'il les surveillait.

  • Il est joli, continue la fillette pendant que son aînée, hoche la tête en signe d'approbation.
Puis elle oublie l'animal et entonne une chanson tout en sautillant innocemment dans les grandes herbes.


Derrière elles, à l'orée de la prairie, deux parents regardent leurs filles s'éloigner avec un sourire. 
 
  • Ce paysage est vraiment magnifique. Tu ne trouves pas qu'elles sont belles, nos filles, noyées dans cet océan de coquelicots ? demande Antona à son mari.
  • Oui, ça ferait une photo superbe ! Je vais chercher mon appareil.
Dimitri court vers la maison pour immortaliser l'instant, pendant que sa femme continuait de regarder, les yeux pleins d'étoiles, sa tasse de thé figée dans sa main à mi-chemin entre la table et ses lèvres.


*
  • On habitait une petite maison un peu perdue dans la nature. Vous connaissez l'histoire de "la petite maison dans la prairie" ? C'était un peu ça, en fait. Il y avait un immense champ sauvage juste devant, et à chaque printemps des milliers de coquelicots fleurissaient, c'était magnifique.
  • Alors, c'est vous, sur cette photo ? demande David, éberlué, en activant le projecteur de son écran d'air portable.
Les deux sœurs fixent l'image, les yeux grands ouverts, aussi immobiles que si le temps s'était arrêté. Hamélia, qui jusqu'ici était restée silencieuse, bafouille.

  • Mais, mais... Où avez-vous trouvé cette photo ?
  • Elle est exposée au musée de la Guerre Informatique et Numérique. Vous n'en avez pas entendu parler ? On en a beaucoup parlé, c'est une œuvre de très grande valeur, puisqu'apparemment elle a été prise avant la destruction accidentelle de nos données virtuelles.
  • Mais enfin... Ce n'est pas possible !
La vielle dame semble complètement perdue. 
 
  • Savez-vous où elle a été retrouvée ? demande Lucy, la mine grave.
  • Dans une clé USB au fond d'un puits. Dans le Maryland, tout près de Chestertown. Près des débris d'une maison incendiée. Elle a été protégée du Désastre parce qu'elle était conservée dans un petit coffre de métal par chance étanche. Les troubles engendrés par la Guerre Numérique ne l'ont pas atteinte. C'était un concours de circonstances, vraisemblablement. Et j'aimerais, justement, connaître les circonstances.


*


  • Oui maman, c'était trop mignon ! Elles se tenaient par la main et couraient dans les coquelicots. Dimitri a pris une photo, il faudra qu'on te la montre, c'était vraiment beau.
  • Mets-la moi dans une clé-USB, j'ai encore des problèmes avec ma connexion Internet et ma boîte mail...
  • D'accord. Tu as appelé Robert pour qu'il vienne réparer ? demande Antona.
  • Il est en vacances en ce moment, il m'a dit qu'il viendrait quand il pourrait.


*


  • Papa... C'est papa qui avait pris cette photo, je crois. Ça remonte à si longtemps ! C'est extraordinaire.
Lucy se tait et avale sa salive pour essayer de contenir son émotion. Des larmes brillent dans les yeux des deux sœurs. Alors, Hamélia prend la parole, son mutisme et son apparente indifférence oubliés, prenant tout à coup un air sérieux comme si elle se réveillait et se rendait soudain compte de l'endroit où elle se trouvait. 
 
  • C'était peu avant la Guerre Informatique. Je ne m'en souviens pas très bien... (elle s'arrête, le temps de rassembler ses souvenirs confus) Mais, je crois qu'on allait chez Mamina. Tu te rappelles Lucy ? La fois où on voulait lui faire un énorme bouquet de coquelicots et lui apporter en même temps que le gâteau de maman ? Je pense que c'était à ce moment là. Papa avait pris cette photo, il était tout fier – c'est vrai qu'elle est belle. Mamina avait téléphoné à maman pour la remercier, et elle a demandé qu'on la lui donne. Papa a dû la mettre dans la clé USB, je ne vois pas ce que ça pourrait être d'autre. Mais je me demande bien ce qu'elle faisait dans une boîte imperméable au fond du puits !
Au fur et à mesure qu'Hamélia raconte, Lucy semble se souvenir, même si elle fronce parfois les sourcils parce que sa mémoire n'est plus – hélas ! – ce qu'elle était. Elle regarde ça sœur comme s'il s'agissait d'un extraterrestre. 
 
  • Comment fais-tu pour te souvenir de tout ça ? Tu as toujours eu une mémoire d'éléphant – quoi que ces derniers temps... Mais ça remonte à soixante-dix ans ! Je m'en souviens à peine ! Je me souviens du bouquet de coquelicots, et aussi que c'était la première fois que je voyais un geai bleu d'aussi près. Mais j'avais oublié le coup du gâteau et l'appel de Mamita. Mais la photo, je m'en rappelais vaguement...
Cependant Hamélia était retombée dans un espèce d'état second, comme si elle avait eu un bref éclair de lucidité et qu'elle s'était rendormie, plongée dans un autre monde. Lucy la regarde, mi-amusée mi-exaspérée, et un soupir lui échappe.

  • Je suis désolée David, ma sœur est quelque peu absente ces derniers temps. On dit que c'est l'âge, à quatre-vingt et quelques années on n'est plus aussi frais qu'avant, malheureusement. La technologie ne nous a pas trop aidés de ce côté-là, trop de virtuel partout ça perturbe l'esprit !
  • Ce n'est pas grave, c'est déjà tellement incroyable de vous avoir devant moi après toutes ces recherches !
  • Et qu'est-ce que vous avez découvert ?
  • Pas grand-chose qui m'éclaire par rapport au fait que la clé se trouvait dans un puits mais d'autres choses, sur votre famille, sur la Guerre...
Lucy se raidit un peu à la mention du Désastre.

  • Sur la guerre, vous dites ?


*


  • Le programme du virus contenu dans cette clé est d'une importance capitale, Dimitri. Tu ne dois pas échouer, pour la réussite de notre plan et pour sauver ta peau. Avec la Bratva tu n'as aucune chance, nous savons tout de toi et nous te surveillons en permanence, tu le sais. Mets-y toute ta bonne volonté, réussis, garde le silence et tout ira bien, d'accord ? Il est trop tard pour fuir, mon pote. Le fait qu'on se connaisse depuis la petite école ne m'empêcherait pas de t'éliminer s'il le faut, dit l'homme en dévoilant discrètement le revolver coincé dans sa ceinture. Alors, pour ta propre sécurité et celle de ta famille, fais ce qu'on te demande sans rechigner.
L'homme se tortille sur sa chaise et jette un bref coup d’œil autour de lui avant de continuer en baissant un peu la voix :

  • Je ne devrais pas te le dire mais si tu accomplis ta mission sans accroc, ce virus nous permettra de pirater des données – gouvernementales entre autres – essentielles, la mafia Russe contrôlera le réseau mondial des finances, et tant d'autres choses ! C'est un coup énorme.
Alors qu'elle passe devant la porte du bureau, Antona se fige, la carafe d'eau dans les mains, en entendant ces dernières phrases. Ils parlent en Russe mais son mari le lui avait apprit et ce qu'elle vient d'entendre lui glace les sangs. Elle approche son oreille du battant sans faire le moindre bruit, consciente des risques qu'elle prend en espionnant une conversation secrète entre agents mafieux. 
 
  • Je crois que c'est clair, répond Dimitri, un peu livide. Je ferai ce que vous me demandez. Je n'ai qu'une seule question : pourquoi moi ?
  • J'ai pensé à toi parce que tu es le seul fascinateur que je connais. Tu hypnotises tes filles pour qu'elles amènent incognito la clé là où on l'attend et tu leur fait tout oublier après, c'est simple non ?
  • Pourquoi ne pas la leur donner en main propre ? proteste Dimitri.
Le regard de l'homme se durcit et sa mâchoire se crispe. Ses yeux noirs ressemblent à deux billes qui aspireraient toute la lumière alentour. 
 
  • Tu n'avais pas dit que tu n'avais qu'une seule question ? On ne te demande pas ton avis, mon gars. On a besoin de tes services, point barre. Je t'en ai déjà trop dit alors maintenant ferme la et fais ton boulot.
L'homme se lève, dit au revoir à Dimitri et s'en va sans se retourner, laissant ce dernier légèrement pâle et tremblant. Antona a juste de le temps d'atteindre la cuisine en laissant la porte entrouverte et fait semblant d'être absorbée par la préparation du repas. L'homme lui prête à peine attention.

Dans son lit, alors que les filles sont couchées et que Dimitri ronfle comme un moteur, Antona rumine ses pensées. Son compagnon n'avait pas dit un seul mot de la soirée, si ce n'est pour demander le pain ou le sel à table. Hamélia et Lucy avaient raconté leur journée à l'école et Antona, ignorant le silence de Dimitri, avait discuté avec elles comme si tout était normal.
À présent, elle a tout le temps de réfléchir à ce qu'elle a entendu. Elle commence à s'imaginer que son mari s'était réfugié aux États-Unis après avoir été entraîné dans une entreprise mafieuse et non par la simple envie de voyager et d'apprendre mieux l'anglais comme il le lui avait dit quand ils s'étaient rencontrés.
Le challenge est limpide : il ne faut pas que le projet aboutisse. D'abord parce qu'il est hors de question que ses filles aient un quelconque lien avec la mafia, et encore moins qu'elles soient manipulées – surtout par leur propre père ! Ensuite parce que ce plan pour, en gros, "dominer le monde" sent le maroilles des chtimis. Mafia est synonyme de danger. Son instinct lui crie qu'il faut qu'elle fasse quelque chose pour que le virus ne soit pas diffusé. Or, ce virus est dans une clé, et la clé dans le bureau de Dimitri !
Après s'être assurée que ce dernier dort profondément, elle soulève prudemment la couverture et sort de la chambre à pas de loups.
S'il se réveille et me demande où j'étais, je n'aurais qu'à dire que je n'arrivais pas à dormir et que je suis allée prendre un somnifère ou regarder les étoiles...
Elle ouvre tout doucement la porte du bureau et se faufile à l'intérieur sans allumer la lumière. Elle se sent comme une voleuse dans sa propre maison. Elle s'approche du meuble en tâtonnant et ouvre tous les tiroirs, à la recherche de la clé USB, avant de s'apercevoir qu'elle trône juste à côté de l'ordinateur, dans son ombre. Elle s'en saisit et la fourre dans la poche de sa chemise de nuit. Elle referme la porte en serrant les dents car elle couine un peu, puis se dirige vers son propre bureau. Elle se résout à allumer la lumière (après tout, il n'y a pas de mal à roder dans son propre bureau, même en pleine nuit !) et fouille toutes ses étagères encombrées d'un bazar monumental jusqu'à dénicher une boîte de métal étanche joliment décorée avec serrure et rembourrage intérieur qu'elle avait trouvée elle ne sait plus trop où, sans doute dans une brocante ou dans un magasin quelconque, peu importe. Elle dépose la clé dedans et ferme le coffret à double tour.
Antona met la veste qui pendait sur sa chaise et se dirige vers la porte d'entrée, les lèvres pincées par la peur d'être prise en flagrant délit. Elle sort, enfile ses bottines de jardin, et se dirige vers le puits. Ils ne l'utilisent plus depuis longtemps, ça fera parfaitement l'affaire. La boîte est trop grande pour la petite clé qu'elle renferme, et celle-ci valdingue à l'intérieur à chaque pas. Arrivée au puits, la jeune femme hésite un instant. En jetant la clé, elle condamne son mari à mourir, et se met elle-même et ses filles en danger, mais n'ayant pas entendu toute la conversation, elle n'en sait rien et ne prend pas le temps d'y réfléchir, agissant sur un coup de tête impulsif. Elle tend les bras au-dessus du vide et ouvre les doigts, lâchant la boîte. Un petit "plouf" brise soudainement le silence et Antona fait demi-tour.

*


  • Je suppose que vous connaissez l'histoire de la Guerre. J'ai fouillé de fond en comble tout ce que j'ai trouvé qui explique ce qui s'est exactement passé.
    » Au départ, c'était un virus tout bête, enfin il arrivait régulièrement que des pirates balancent des virus en tout genre sur le web, mais là ça s'est passé différemment. Ils voulaient pirater des données importantes si j'ai bien compris, celles du gouvernement, des pôles de décisions mondiaux, du réseau des finances etc. On ne sait pas vraiment. Quoi qu'il en soit, Edward Snowden, un lanceur d'alerte, avait annoncé en 2014 que le NSA travaillait sur un projet d'anti-virus capable de répliquer, c'est à dire de répondre à l'attaque des pirates informatiques. Il soulignait le fait que cela pouvait causer des dégâts car les pirates sont malins : ils fonctionnent en envoyant une petite partie de code informatique à partir des ordinateurs des particuliers. Des enquêtes ont été faites pour vérifier tout ce que je vous dis. C'est pour cette raison que l'anti-virus, lorsqu'il a contre-attaqué en détectant ce virus, ne les as pas touchés.
    » En fait, le conflit s'est reporté essentiellement entre la Chine et les États-Unis, qui étaient plus ou moins en période de Guerre Froide à l'époque, se disputant une fois encore le leadership du monde. Personne ne pouvait s'attendre à une telle attaque, il semble que la mafia avait bien préparé son coup dans l'ombre, s'infiltrant un peu partout dans le monde – dans les lieux de pouvoir de préférence. Le lancement du virus par les pirates de la mafia russe fin 2020 s'est traduit en ping-pong numérique entraînant par une réaction en chaîne l'effacement des données informatiques et numériques et part et d'autres des deux pays. Parce qu'en fait, l'attaque de défense du fameux anti-virus engendrait elle-même une réplique, et ainsi de suite. Je n'ai pas très bien compris les détails, mais en gros c'est ça. Aucun ingénieur, informaticien ou programmateur n'a rien pu faire, la seule chose qui aurait ralenti le processus aurait été de couper Internet partout, mais c'était peine perdue car le mal était fait. Et avec Internet, tout va si vite ! C'est quand-même un concept prodigieux quand on y pense, de relier le monde entier par quelque chose d'invisible, mais qui existe pourtant, et qui transporte tout un tas de données. C'est fou !
    » L'ennui, c'est qu'après, ça s'est transformé en guerre "physique". Les pays qui avaient perdu tout leur patrimoine numérique ont essayé d'aller récupérer les données importantes là où il y en avait, c'est à dire en Russie, là où se cachait la mafia à l'origine de tout ce bazar. Mais là aussi où elle n'avait pas été touchée, par ses habiles manipulations. Cela dit, ils n'avaient pas exactement prévu que leur virus dégénèrerait comme ça. Vous imaginez la quantité de choses perdues ? Les souvenirs, les travaux, les projets, même ceux des scientifiques les mieux protégés ! Bref, ils se sont un peu bagarrés, jusqu'en 2023 à peu près. Ça n'a pas duré très longtemps, parce qu'il y avait beaucoup plus urgent : il fallait remettre sur pied toute la société – alors basée sur tout ce qui venait de disparaître. Parce que la vie continuait sans se soucier du Désastre qui venait d'avoir lieu. Et parce qu'il n'était pas question de laisser les gens mourir de faim ou manquer des ressources primaires parce que l'économie, la finance, ou plutôt la société entière était fichue par terre.
  • Je sais tout cela, dit calmement Lucy.
  • Vous connaissiez tous les détails ?
  • David, c'est à cause de nous que la Guerre Informatique et Numérique a eu lieu.


*


  • Hamélia ? Lucy ?
  • Oui papa ?
  • Vous pourriez me rendre un grand service, les filles ?
  • Bien-sûr ! Qu'est-ce que tu veux ?
  • Venez là et asseyez-vous.
Les deux fillettes s'assoient sans trop comprendre ce que veut leur père. Il pose une main sur leur avant-bras et
  • Fermez les yeux, dormez maintenant, dormez. (Il claque des doigts et émet une sorte de "pfouu" qui accompagne son geste, et les deux gamines s'endorment instantanément, le menton contre la poitrine) Concentrez-vous sur ma voix, vous entendez ma voix. Vous vous sentez merveilleusement bien. Vous allez prendre ce sachet sans regarder à l'intérieur et vous l'amènerez à un homme qui vous attend au numéro 5, Spring Avenue, à Chestertown, sans le perdre. Vous ne parlerez à personne, ne montrerez le sachet à personne, et vous ne poserez pas de questions. Quand vous serez de retour à la maison, vous aurez tout oublié. Au compte de trois, vous vous réveillerez et accomplirez votre mission sans avoir aucun souvenir de cette conversation. Un, deux, trois : "pfouu" !
  • Alors papa, c'est quoi ce grand service ? demande Hamélia.
  • Rien en fait ma chérie, merci.
  • Ah bon.
Les deux enfants se lèvent et, comme si c'était évident, prennent le sachet et se dirigent vers la porte et sortent. Dimitri les regarde avec un pincement au cœur.
Elles ne savent pas ce qu'elles sont sur le point de faire. Je suis faible, si faible ! Pourvu qu'il ne leur arrive rien...


Une fois sur le chemin de la ville, Lucy regarde en arrière, puis sort prudemment le sachet de sa poche, et regarde brièvement ce qu'il contient et le remet à sa place sans que sa sœur ne se rende compte de rien. C'était trop tentant de regarder. Ce qu'il peut être drôle ce papa !


Au numéro 5, Spring Avenue, Hamélia enfonce le bouton de la sonnette d'un air machinal. Son regard est fixe, un peu vide, et elle se tient droite, les bras le long du corps. Lucy lui trouve un air bizarre, mais elle décide de l'imiter comme elle le fait souvent. Un homme aussi peu souriant qu'aimable ouvre la porte et demande son dû. Lucy, à la manière de sa sœur, mime des gestes simples, machinaux et une attitude un peu raide, juste comme il faut. Le bonhomme, qui n'y connaît rien en hypnose, n'y voit que du feu. Il pense, comme on le lui a assuré, que sous fascination elles ne sont conscientes de rien et oublieront tout. Il appelle un comparse et lui tend la clé.

  • C'est les gosses de Vadiliev, elles nous ont apporté la clé. Fais gaffe, le virus ILH est dedans (il se tourne vers les fillettes :) qu'est-ce que vous foutez encore là à me regarder ? Foutez le camp !


*


  • L'hypnose de mon père ne fonctionnait pas sur moi, mais j'étais trop petite pour comprendre que ce n'était pas juste un jeu. Je trouvais ça amusant, de faire comme il disait. Je croyais que c'était une manière originale de nous faire faire les choses. Mais Hamélia était vraiment réceptive. Elle n'a aucun souvenir de ce jour où nous avons apporté la "clé du Désastre" à cet agent de la Bratva. Quand j'ai su, plus tard, de quoi il retournait, je me suis sentie terriblement coupable. Mais que pouvais-je faire de toute façon ? Même si j'avais compris au moment d'agir, nous n'avions pas le choix. C'était ça ou la mort de papa, et peut-être la notre. C'est le fait que je n'ai rien oublié de tout ça qui est important, même s'il accuse mon père de faiblesse et le condamne pour avoir participé à une action mafieuse. Mais il est mort depuis des années déjà, il ne risque pour ainsi dire plus rien, et je l'aime toujours autant. Et moi j'étais trop jeune pour être coupable.
David, abasourdi sous le choc de sa révélation, reste sans voix. 
 
  • Oh ben ça alors...
  • Eh oui, ça vous en bouche un coin hein ?
  • On peut dire ça... Mais, comment avez-vous compris ?
  • C'est ma mère qui m'en a plus ou moins parlé. Quand nous sommes revenues, et qu'elle a vu que nous n'étions, enfin, qu'Hamélia n'était pas dans son état normal, elle a compris qu'il avait fait usage de l'hypnose. Il avait un don pour la fascination, c'était son métier. Mais comme maman savait je ne sais pas comment d'où nous revenions, ce que papa avait fait et pourquoi il l'avait fait, elle l'a quitté, arguant qu'elle ne voulait plus qu'il se serve de nous d'aucune manière, et surtout pas pour réaliser un plan mafieux. Au début je n'ai pas compris de quoi elle parlait. Puis cette drôle de Guerre a éclaté, faisant des dégâts sans précédents. Un jour, j'ai surpris ma mère en train de crier contre mon père au téléphone, comme quoi c'était sa faute, que pourtant elle avait essayé de l'empêcher, qu'elle avait jeté la clé...
Lucy s'arrête brutalement de parler et regarde David, qui comprend tout de suite.

  • ...dans le puits, continue-t-il pour elle.
La vieille femme assemble rapidement les pièces du puzzle dans sa tête.

  • Hamélia a raison, Mamina voulait qu'on lui donne la photo dans une clé – elle avait souvent des problèmes avec Internet – mais la clé avait disparu et papa l'a longtemps cherchée partout. En fait, maman savait ce qui se tramait et avait voulu protéger en la jetant au fond du puits, mais elle s'est trompée de clé ! Finalement, heureusement parce que sinon, la mafia nous aurait fait notre fête à tous pour ne pas avoir obéit. Il y a une seule chose que je n'ai toujours pas comprise : pourquoi avaient-ils besoin de nous ?
  • Parce que votre père avait déjà des antécédents dans la mafia, Lucy. Ils voulaient peut-être vérifier s'il pouvait toujours leur servir et obéir sans faire d'histoires.
  • Quoi ? Vous êtes sûr qu'il était mafieux ?
  • Oui, les fichiers numériques russes n'ont pas été détruits, eux. Et il était fiché là-bas. Navré de vous l'apprendre de cette manière... Comme je ne savais pas trop où chercher, j'ai regardé un peu partout, sur votre famille. C'est comme ça que j'ai su.
  • Oh ben ça alors...
  • Comme vous dites.


*


18 février 2091
Avec l'accord de Lucy (et celui plus ou moins lucide d'Hamélia), David a rassemblé ses recherches et ses découvertes pour en faire un livre numérique, intitulé L'Origine du Désastre
 
Il se vend comme des petits pains. Surtout, Lucy, Hamélia et moi avons le sentiment d'avoir mis les choses au clair, d'avoir rétabli la vérité et lavé leur culpabilité.
Aaron, qui a financé le livre et m'a permis de le publier sous ses éditions, est aux anges. L'histoire lui plaît beaucoup, et l'argent qu'elle rapporte aussi, c'est sûr !
Finalement, c'est une histoire qui finit bien.


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