29 Juillet 2010
Ongles bleus électriques, sandales compensées et sac à main de chez Gucci, elle s’avance vers moi en souriant. Tout d’abord, je ne lui prête aucune attention. Les poufs qui viennent défiler avec leur choucroute blonde et leur poitrine surdimensionnée, on en voit tous les jours au magasin. Mais elle se plante devant moi, et ses deux lèvres charnues s’écartent pour former un « bonjour ». Il n’y a pas que sa poitrine qui est mutante. Je suis fascinée par ces deux énormes plis de chair qui jacassent pour savoir où se trouve le rayon cosmétique.
Mécaniquement, je lui réponds :
« Vous prenez le rayon en face, puis vous tournez à gauche et c’est tout droit. » Elle me sourit, comme on sourirait aux clochards en leur donnant une pièce de 5 centimes. En croyant qu’ils sont une sorte de sous-espèces, qu’il serait impoli d’ignorer.
Elle repart en tortillant ses petites fesses rebondies, et je me demande combien elle a du payer pour s’offrir un cul comme ça.
Puis je la vois s’arrêter, et revenir sur ses pas.
« Euh, on tourne à gauche, d’accord, mais à quelle gauche ? ». Je lui souris pour ne pas éclater de rire. Je me mords si violemment les joues qu’un goût de sel et de rouille envahit ma bouche.
« Je ne sais pas, vous en avez deux, vous ?
- Vous vous fichez de moi parce que je suis blonde ?
- Non, je suis blonde aussi. »
Elle m’observe un instant et acquiesce.
« Alors ? ». Exaspérée, je soupire, prends un marqueur, et fais une croix sur son bras gauche.
« Voilà. Quand vous arrivez au bout du rayon, vous tournez à cette gauche-là. »
Elle me dit merci, et je hoche la tête silencieusement. J’ai envie de lacérer son sac qui se balance insolemment contre sa hanche, de déchirer sa robe Prada, d’arracher son collier Chanel, de ruiner son maquillage, ses crèmes meurtrières, son mascara tue-baleines, et de planter une aiguille dans son sein, pour voir si la mamelle se dégonflerait, comme vient de le suggérer Stéphane.
C’est bien d’avoir Stéphane assis à côté de toi, toute la journée, quand il pleut, que les clients te font chier, que ton ascenseur est en panne et que tu dois te taper les 6 étages à pieds. Ce type est un sacré antidépresseur. Cheveux bruns en brosse, yeux bleus, gentillet, c’est un type qui plairait à maman. Qui m’aurait sans doute plu à moi aussi.
Avant.
Avant que la Vie ne me rattrape, ne me saisisse par la nuque bien fermement avec ses ongles crochus s’enfonçant dans mon cou, et me force à la regarder droit dans les yeux, pour que je vois le sombre de la pupille, le noir et les petites veines rouges que je n’avais pas vues auparavant. Que je ne voulais pas voir auparavant. Je ne voyais que le bleu, limpide, délicieux, qui cachait le monstre rampant et misérable qui se terrait tout au fond de son regard. Elle m’a ramenée dans une cruelle réalité, m’a imposé des vérités qu’il était impossible de fuir.
Quand on est heureux on ne se rend pas compte que tout peut basculer, à n’importe quel moment, sans prévenir et en faisant des dégâts monstres.
Je regarde Stéphane, et je lui fait un pauvre sourire, pâle réplique du rayon de soleil qui illumine son visage. Puis quelqu‘un arrive, et je fais mon boulot. Sourire, dire bonjour, bip-bip-bip incessants de cette putain de machine, dire le prix en souriant comme si je lui disais qu’en fait le Père Noël existe vraiment, encaisser, re-sourire, dire au revoir.
C’est fou ce qu’il faut être hypocrite pour être caissière. Tout le temps sourire, faire semblant d’être polie, patiente, alors qu’en réalité tu passes toute la journée à te dire qu’ils ont vraiment l’air con, avec leurs yaourts allégés en sucre et leurs shampooings qui font repousser les cheveux.
14 août 2010
Je le dis à Stéphane. Au début il ne me croit pas, puis il prend sa tête entre ses mains et pleure doucement. Je le prend dans mes bras et je soupire. Pourquoi ce n’est pas moi qui pleure ? Pourquoi je me sens toujours obligée de consoler les autres alors qu’il s’agit de MA souffrance ? Pourquoi personne ne peut comprendre que je ne veux pas de tout ça, de ces pleurs, de cette compassion dégoulinante de mièvrerie ?
Je lui tapote le dos, piètre geste pour lui faire comprendre que je ne compte pas m’attarder. Il relève les yeux, je détourne la tête pour ne pas le regarder.
Je n’y peux rien, dès que je vois quelqu’un pleurer, je pleure aussi. Il commence à parler, je mets un doigts devant sa bouche.
« Je t’en prie, Stéphane. Ça ne sert à rien ». Puis je m’en vais.
Pourquoi ai-je l’impression d’être la pire des salopes, insensible et sans pitié aucune ?
19 août 2010
Dernier jour aujourd’hui. Je ne travaillerais plus après. Au téléphone, ma meilleure amie me demande comment je me sens. Comment je me sens ? Fatiguée, désespérée, salie par ce truc qui souille mon corps, moche et inutile. Mais la salope revient au grand galop.
« Je me sens bien. Oui, vraiment. »
Mentir pour protéger ceux qu’on aime, est-ce que c’est vraiment faire la salope ? Je n’en sais rien. Et j’en ai marre de me poser des questions stupides. Alors je vais sous la douche et met le jet au plus froid sur mon corps, pour m’interdire de penser, pour oublier. Pour noyer mes peurs, mes doutes, pour étouffer la bête infâme en moi. Quand je sors, je regrette âprement d’avoir mis une grande glace juste en face de la douche. J’ai oublié de ne pas regarder.
Et là, je ne peux plus me mentir.
Mes yeux gris cernés, mon visage amaigri, mes cheveux blonds secs et cassants, mon cou fin comme une brindille sont là, bien réels.
Je touche ma peau. Dure et tendue, jaunâtre.
Non, je ne suis pas anorexique.
Le monstre m’empêche d’avoir faim, c’est tout.
Puis, dans la glace, je ne vois plus mon visage, mais les portes massives de la clinique Pasteur. Le chirurgien John Bonnet. Ses lèvres pincées, ses yeux noirs.
Pourquoi les yeux des chirurgiens sont-ils toujours noirs ?
Sans doute que bleu c’est trop coloré pour l’hôpital. Trop clair, trop gai, tellement gai que ce serait une cruelle infamie que d’avoir les yeux bleus pour annoncer à un malade qu’il va bientôt mourir. Je revois les couloirs blancs qui s’étendent à l’infini, qui me donnent la nausée.
Ce cher John qui s ‘avance, maladroitement.
Il n’est pas habitué, depuis le temps ?
Faut croire qu’on s’habitue jamais à ce genre de choses.
« Émilie Batis ?
- Oui. »
Sa bouche s’ouvre et 3 mots en sortent. 3 petits mots ridicules, inutiles, tellement insignifiants. 3 petits mots qui changent la face du monde ? De mon monde ? Qui établissent odieusement une toute autre réalité ?
Au début je rigole. Je ne saisis pas bien.
Je ne veux pas saisir.
Le problème c’est que cet homme-là doit avoir l’habitude des gens réfractaires à la compréhension de ces choses. Alors il me force à comprendre.
Il me prend par les épaules, m’empêchant de regarder autre chose que ses petites billes noires impassibles, et il le répète, d’une voix posée, déterminée. Je me concentre intensément sur sa bouche mangée par une barbe de 3 jours. Je suis fascinée. La vie de ces petits poils gris, blancs, qui courent partout à leur guise, peut se révéler tout à fait captivante. Ce qu’ils font est d’une rare inutilité, pourtant ils continuent de pousser, sachant pertinemment qu’ils vont être rasés le soir même, pour le rendez-vous avec Madame.
Je m’imagine à leur place, honteusement je les envie.
Et puis enfin j’entends.
Je détache mon regard de ma stupide contemplation et plonge mes yeux dans les siens.
Il attend que je réagisse.
Comment est-on censé réagir à ce genre de choses ?
On pleure, on crie, on s’évanouit, on insulte, on jure, on blasphème. On supplie.
Seulement moi je n’étais pas au courant des ces banalités d’usage.
Alors je ne réagis pas.
Je lui souris, je lui dis merci, et je m’en vais.
Merci de ne pas avoir fait semblant d’éprouver de la compassion, ou du remord. Merci de l’avoir dit sans trembler. Merci de m’avoir obligée à l’entendre.
Merci de ne pas avoir eu les yeux bleus pour m’annoncer ça.
Jennsen ©
Suite dans une semaine.