Citation

"Faites des rêves immenses pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant."

William Faulkner

lundi 17 décembre 2012

Folle (de lui)

Imagine qu'un matin au lycée tu vois la personne que tu aimes arriver et qu'une vague de désir te submerge. Imagine que tu ne réfléchis plus et qu'à cet instant tu cours vers lui pour lui dire bonjour sauf que tu l'embrasse sur la bouche. Imagine qu'il te repousse et que la chose que tu souhaite le plus au monde à ce moment-là c'est de t'enfoncer le plus profond possible sous terre.
Toi qui imagine tout ça, imagine aussi que je l'ai vécu... Mais mon histoire est plus compliquée, elle ne s'arrête pas là.
C'était un jeudi matin, j'attendais au troisième étage devant la salle d'Histoire. Un brouhaha d'élèves blasés par la banalité de leur vie de lycéen ou secoués par des évènements affectifs forts (pour faire simple, une rupture ou une engueulade avec un ami) occupait tout le couloir, comme d'habitude. J'étais au milieu de ce petit monde, le regard dans le vide, pensant à autre chose, ou plutôt à quelqu'un d'autre. J'ai relevé les yeux. Et là je l'ai vu qui arrivait, en haut de l'escalier nord, le sac sur l'épaule et la démarche rythmée. J'ai sûrement rougi. Je me suis avancée, dans l'idée de lui dire bonjour, parce que même si je ne sors pas avec c'est une connaissance quoi. Et puis je ne sais pas ce qui m'a prit, au lieu de lui faire la bise comme j'aurais dû le faire, je l'ai embrassé. Je ne comprends toujours pas comment j'ai eu le courage de faire ça, pourquoi j'ai osé le faire. Mais je l'ai fait. On pourrait se dire que c'était délicieux, que comme dans les contes de fées le moment était merveilleux et comme par hasard lui en rêvait autant que moi. Sauf que pas du tout. Il a eu l'air surprit, et il s'est aussitôt détaché de moi.
Qu'est-ce que vous feriez à ma place à ce moment là ?
Moi je ne savais pas où me mettre. J'aurais voulu devenir une souris, ou encore mieux : une puce. Mais non, je restais humaine, rien à faire. Tout s'est déroulé très vite. Je ne pouvais pas rester là, lui donner des explications, me faire humilier devant tout le monde comme ça. Mon cerveau a réfléchi en quelques dixièmes de secondes. J'ai peut-être aggravé mon cas, mais j'ai osé faire ça aussi.
Je l'ai regardé bizarrement, les yeux roulants comme si ma tête tournait, puis j'ai posé une main sur mon coeur et ai essayé d'imiter la tête de quelqu'un qui sait qui va mourir, genre les yeux révulsés etc. Et puis je me suis écroulée sur le sol, mimant des spasmes incontrôlables.
Tout le monde s'est tourné vers moi, j'étais obligée d'aller jusqu'au bout de ce que j'avais commencé pour ne pas passer pour une malade mentale. Toutes les insultes que je trouvais, je me les lançais à moi-même intérieurement, mais une petite partie de moi était tout de même fière d'avoir l'audace de faire une telle chose, et que les gens y croient.
Quelques uns se sont accroupis à côté de moi. Je ne faisais plus semblant d'être secouée, mais je me tournais en gémissant et en grimaçant sur le sol. C'était un peu difficile de ne pas rire. Une copine est allée chercher l'infirmière du lycée en courant. Pendant qu'on l'attendais plusieurs classes sont rentrées en cours, les profs jetant un regard inquiet sur moi avant de fermer la porte. Ils ont autorisé quelques personnes à rester près de moi, mes meilleurs amis. Il ne faisait pas partie de ceux-là, et Il était rentré avec les autres, se demandant peut-être ce qui avait pu déclencher un telle réaction sur moi, et quelle était sa part de culpabilité là-dedans. Au début je lui en ai terriblement voulu, c'était à cause de lui que j'étais passée pour une débile. Enfin, pas tout à fait, parce que c'est quand-même moi qui me suis jetée dans ses bras et qui l'ai embrassé, et moi qui faisais l'andouille tordue de douleur par terre. Mais c'était lui qui m'avait repoussée sans ménagement. Bref.
Comme je trouvais ça fatiguant à la longue de me contorsionner sur le sol, je me suis calmée, mais je respirais très fort, assez vite, pour montrer que non je n'étais pas guérie. Inoa m'a caressé le front avec un air sincèrement inquiet. Au moins, cette expérience m'a permis de savoir qu'elle était vraiment ma meilleure amie. Voyant une telle sincérité dans ses gestes et dans son regard, j'ai eu soudain très peur de la façon dont elle réagirait si je lui disais que tout ça n'était qu'une mascarade stupide. Elle pourrait en rire. Peut-être.
L'infirmière est arrivée, elle m'a tâté le front pour savoir si j'avais de la fièvre, mais comme je n'étais pas vraiment malade je n'en avais pas franchement, en fait j'étais légèrement tiède. Ensuite elle m'a saisit le poignet pour prendre mon pouls. Tout était normal. Elle n'y comprenait rien, mais alors rien du tout. J'ai finis par faire semblant que je m'étais endormie, que tout était redevenu normal. Mais comme ce qui m'était arrivé avait impressionné tout le monde, et que le récit de celle qui l'avait prévenue lui donnait des doutes, la madame a voulu quand même que l'on m'examine, et on m'a emmenée en ambulance à l'hôpital. Pendant le transport je me suis quand même demandé comment j'avais pu faire un telle chose. Et si j'allais réussir à continuer, à faire gober à tout le monde mon histoire plus grosse qu'un hippopotame. J'avais terriblement honte, je me sentais ridicule, et je l'étais. Je me suis dit que ça devait me faire rougir parce qu'un infirmier a posé sa main sur ma peau pour vérifier ma température. Sous leur couvertures j'avais un peu chaud, mais je ne devais pas être brûlante. 
Et puis, au lieu de continuer à penser à ma ridicule prestation, tout d'un coup j'ai repensé à pourquoi j'avais exécuté cette ridicule prestation. Et là, c'était pire que tout. Pire que ma honte, pire que ma peur que tout le monde m'engueule parce que je leur avais menti, pire que tout. Il m'avait repoussée. Il ne voulait pas de moi. Il ne m'aimait pas. Mais qu'est-ce qui avait bien pu me traverser la tête pour que je me jette sur lui comme ça, que je prenne le risque de ressentir ce que je ressentais ? Je m'en voulais à tel point qu'il était très difficile de continuer mon petit jeu et à faire croire que je dormais. Je voulais m'arracher les cheveux, je voulais mourir, je voulais devenir un asticot, une miette de pain, mais pas rester là, sans pouvoir rien faire à part m’apitoyer sur mon sort en silence.  Je lui en voulais à lui aussi. Terriblement. Autant qu'à moi à vrai dire. Ce n'était pas juste, pas juste du tout. Mais la vérité était incontestable, il m'avait séparée de lui. J'ai essayé de penser que c'était pour une autre raison que celle que je redoutais, que c'était parce que je lui écrasait le pied, ou quelque chose comme ça qui l'avait gêné et qui pouvait éventuellement expliquer sa réaction, mais il fallait bien regarder la réalité en face : si ça avait été le cas, il serait resté près de moi au lieu de s'empresser de rentrer en cours. 
Je le détestais. Et je me détestais aussi. Apprendre qu'il ne m'aimait pas dans d'autres circonstances et tout aurait été différent. Je l'aurais mal prit, mais ça aurait été vite fini. A mon âge on trouve rarement le garçon parfait avec qui on passera toute sa vie, le garçon que l'on aime vraiment. A mon âge sortir avec quelqu'un c'est un peu comme un jeu, même si ça paraît ignoble dit comme ça.  Mais là, tout le monde était au courant, tout le monde avait vu, tout le monde m'avait vue. J'étais doublement humiliée. Bon, je l'avais un peu choisi quand-même, même si je n'ai pas vraiment pris le temps de peser le pour et le contre. Mais maintenant, il fallait que j'assume... 
Qu'est-ce que je pouvais faire ? A l'hôpital ils se rendraient bien compte que je n'avais rien du tout, que même mes symptômes, si ça se trouvent, n'existent pas. Je veux dire, peut-être que je n'aurais pas dû faire semblant de m'endormir, peut-être qu'une personne vraiment atteinte de quelque chose de momentané se serait relevée, se serait demandé ce qui s'était passé, je ne sais pas. Qu'allaient-ils pouvoir raconter à mes parents ? Devrais-je prendre des médicaments dont je n'ai pas réellement besoin toute ma vie ? Et si ils se rendaient compte que j'avais menti, comment les gens me traiteraient-ils ? 
Je commençais à paniquer. Ma respiration s'est légèrement accélérée.
Putain mais quelle idiote ! 
Finalement, on est arrivés à l'hôpital, et on m'a fait passer une série de tests pour savoir s'il y avait urgence, si c'était grave, ou s'ils devaient me mettre dans un lit en attendant des examens plus poussés. Évidemment ils se sont rendus compte que je n'avais rien de spécial. Ils ont fait une drôle de tête, mais ils m'ont installée dans une salle avec un autre patient, qui lui dormait bel et bien. J'ai continué à faire semblant de sommeiller, et à force j'ai réussi pour de vrai. 
J'ai rêvé, mais c'était vraiment très désagréable. Je me souviens encore de la terreur et du désespoir que j'éprouvais dans mon rêve, et qui me faisait aussi mal au corps qu'à l'esprit. C'était horrible. Les images sont plutôt floues, mais mes sentiments étaient si forts que j'en avais mal en me réveillant. Mais j'étais si soulagée de pouvoir me réveiller de ce cauchemar ! 
Quand j'ai ouvert les yeux, mon voisin de lit dormait toujours. Et moi, j'avais les joues trempées. J'avais pleuré en dormant ! 
Je me sentais mal, et puis l'image maudite du garçon qui ne voulait pas de moi est venue devant mes yeux. Au point où j'en étais, mouiller mes cils et mes joues un peu plus ou un peu moins, ça ne changerait rien. Les larmes coulaient toutes seules. Je me mordais les lèvres pour rester silencieuse. La dernière chose qui aurait pu m'arriver c'était de réveiller mon voisin ou que des infirmiers entrent et se pressent pour savoir ce qui n'allait pas. J'aurais tellement préféré être toute seule, sans risquer d'être surprise en train de pleurer pour quelque chose d'inracontable. Mais bon, on se contente de ce qu'on a hein. Pleurer comme ça, ça m'a redonné envie de dormir. J'ai fermé les yeux. J'étais calme, je n'avais plus besoin de me mordre les lèvres pour rester silencieuse, les larmes coulaient toujours, mais j'étais calme. Peut-être n'avais-je même plus l'énergie de gémir.
La scène que j'avais vécue se répétait à l'infini dans ma tête, comme un disque rayé. Et comme c'était lassant j'ai tout reprit depuis le début, me suis repassé la scène entière jusqu'au présent. 
Au bout d'un moment, une infirmière est entrée, elle a soigneusement refermé la porte et s'est dirigée vers moi. Elle avait l'air sympathique. Moi j'avais l'air angoissée, je me demandais ce qu'elle voulait. Elle s'est assise au bord du lit et m'a caressé les cheveux. 
- Ça va ? m'a-t-elle demandé.
- Oui, oui. 
- Tu es sûre ? Tes yeux sont tout rouges et ton visage est bien humide pour quelqu'un qui va très bien... Tu ne veux pas m'expliquer ?
-  C'est une longue et ridicule histoire. Une humiliation même. Vous ne me croirez jamais, et même si vous me croyiez, vous me feriez transférer dans un hôpital psychiatrique. 
- Les médecins se demandent ce que tu fais ici. Tu sembles en excellente santé. Il faudra bien que tu t'expliques, tu sais. 
- Mais je... je ne peux pas, je ne veux pas être humiliée une deuxième fois, dis-je en essayant de contenir mes larmes.
- Tu ne penses pas que ce serait mieux de me le dire à moi seule, plutôt qu'à tout ceux qui se sont occupés de toi tout à l'heure ? 
- Ça revient exactement au même, que je vous raconte ou non tout le monde saura. 
- Est-ce si grave que ça ? 
- Oui ! Je suis la plus stupide de toutes les filles de la Terre, j'ai tout inventé, je n'ai rien du tout ! Voilà, vous êtes contente ?
- Calme-toi... Au fait, je ne connais pas ton nom...
- Lénnore. Je m'appelle Lénnore. 
- Pas étonnant que tu perde le nord, avec un nom pareil, dit la femme avec un petit sourire.
- Vous n'êtes pas drôle, répondis-je, amère.
- Tu as raison, d'ailleurs, je m'en vais, d'autres patients m'attendent avec certainement plus d'enthousiasme que toi, fit-elle en se levant et en me tournant le dos. 
Je laissais la seule chance que j'avais d'essayer de me faire comprendre filer entre mes doigts. 
- Non ! Non, s'il vous plaît, revenez ! Je vais vous raconter...
Elle se retourna et me regarda avec un air faussement surprit, et se rassit près de moi. 
- Ah oui ? D'accord, je t'écoute, Lénnore.
- J'ai terriblement honte, vous savez. Je me sens si ridicule ! 
Et je commençais à tout lui raconter en détail, rougissant comme une pivoine et peinant à trouver les mots justes pour essayer de minimiser les choses, enfin les adoucir. C'était parfois dur de prononcer certaines phrases. En plus, je ne la connaissais pas cette dame, et c'est plus difficile de se confier à un inconnu qu'à une copine de longue date. Est-ce qu'elle comprendrait ? En fait, elle semblait plutôt amusée par mon histoire, et ça me donnais encore plus honte.
- Eh bien, dit-elle lorsque j'eus terminé, voilà quelque chose de bien surprenant ! 
- Absolument ridicule, honteux et humiliant vous voulez dire... 
- Tu veux que je te dises un secret ? En réalité ce que tu as fais j'en ai souvent rêvé à ton âge, le soir en m'endormant. Quand on n'a pas de petit-ami on se fait souvent des "films" comme ça. Une manière de compenser son absence... ce que je trouve surprenant c'est que tu aies carrément osé le faire en vrai ! Je t'admire presque ! Moi je n'aurais jamais eu le courage de le faire...
- Sans blague ? Vous rigolez non ? Euh, eh bien en fait je n'ai pas vraiment réfléchi, je l'ai fait, mais ce n'était pas... comment dire... prémédité ?
- Je vois, et je te comprend maintenant quand tu as peur de raconter l'histoire ! Ne t'inquiète pas, je trouverai bien quelque chose à dire au médecin. Tes parents viendront te chercher tout à l'heure. Merci de m'avoir fait confiance.
- Merci à vous de garder le secret, je vous serai reconnaissante toute ma vie ! 
L'infirmière me fit un grand sourire, alla voir si tout allait bien dans le lit d'à côté, et partit en me faisant un clin-d’œil amical.
Elle me sauvait la vie ! 
Je me suis allongée dans le lit et j'ai refermé les yeux, histoire de faire baisser la pression qui me tordait les entrailles. Et puis après un certain temps mes parents sont arrivés, et nous sommes rentrés à la maison. Je me demandais bien comment j'allais faire pour rentrer incognito au lycée, ou du moins pour éviter de devoir inventer une histoire à dormir debout pour expliquer ce qui s'était passé. J'aurais sûrement énormément honte, surtout à chaque fois que je passerais à l'endroit où j'ai joué à mon petit jeu dangereux, en haut des escaliers... Mais avec le temps, ça passerait. Ce qui m'embêterais le plus, ce serait de croiser l'imbécile sans qui l'histoire n'aurait pas eu lieu...  

Mélody ©

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