«
Il est amusant de constater qu'une simple photo recèle des secrets
qu'on ne saurait deviner au premier abord. Quoi que l'on pense au
moment de la regarder, nul n'est à même, à moins d'avoir vécu la
scène, d'expliquer et de raconter ce qu'elle représente et le
contexte dans lequel elle a été prise. Nul n'est capable de deviner
quelle vérité se cache derrière. Il est vain de tenter de
décortiquer par le menu chaque détail de l'image pour discerner
l'ensemble, car elle n'est qu'un fragment de vie suspendu dans le
temps, qui lui-même est suspendu dans l'univers.
Que
savons-nous vraiment, dans ce monde d'apparences et de mensonges ?
»
David
ANGELINO, « Incipit », L'Origine
du Désastre, Éditions Des Livres Et Nous
*
16 juillet 2090, Musée
National de la Guerre Informatique et Numérique,
Washington
Un
groupe de visiteurs entre dans le large couloir à la suite du guide
du musée, une androïde nommée Brenda si sophistiquée qu'elle
aurait pu, sans l'uniforme, se fondre au milieu des touristes tant la
ressemblance entre le robot et l'homme avait été travaillée. Mais
cela n'étonnait plus personne depuis longtemps.
Lors
de la longue période des Années Troubles (étendue sur vingt ans à
partir du début des années 2000), qui fut ponctuée par la Guerre
Informatique et Numérique (aussi appelée Le Désastre), énormément
de données numériques furent détruites, essentiellement sur les
continents américain et asiatique. Mais l'homme n'a pas tardé à
recréer et retrouver ce qu'il avait perdu, reprenant sa course
furieuse aux innovations technologiques de toutes sortes. Alors qu'au
début des Années Troubles les robots étaient encore relativement
peu perfectionnés, ils ressemblaient aujourd'hui en tous points aux
humains, réalisés avec une minutie extrême au point que même leur
voix synthétique était devenue à la fois fluide et agréable à
l'oreille.
Vous
pouvez voir de ce côté-ci une œuvre réalisée par le peintre
biélorusse Ichvakinov à la fin du Désastre, articule Brenda avec
un sourire lumineux – l'usage du guide robotisé étant finalement
plus populaire que les micro-oreillettes, qui d'ailleurs s'étaient
révélées néfastes pour l'audition.
Un
écran flottant s'ouvre devant les touristes enthousiastes, dévoilant
une multitude d'informations. Ichvanikov était devenu presque aussi
célèbre que Picasso par ses représentations nombreuses et variées
de la guerre. La peinture en question, une assez grande toile, était
très finement ouvragée. Sur le fond bleu nuit se confondaient des
touches noires aux lettres blanches et des touches blanches aux
lettres noires de claviers d'ordinateurs, complètement désordonnées
et placées dans tous les sens. En transparence, comme coincés entre
deux mondes, on pouvait discerner des visages blancs (à la manière
des fantômes) crispés, tordus et caricaturés, comme s'ils avaient
mal.
Alors
que l'androïde décrivait la scène et analysait l’œuvre,
quelques visiteurs se mirent à noter avec ferveur sur leur carnet,
certains pour leur culture personnelle, les autres, dont un jeune
homme brun aux yeux marrons qui semblait très absorbé par son
travail, étant journalistes. Le tableau, intitulé « Calamités »,
était exposé au Musée National de la Guerre Informatique et
Numérique depuis peu.
Enfin,
voici une pièce unique datant d'avant la Guerre Numérique,
extrêmement précieuse. Le photographe, anonyme, n'a
vraisemblablement pas intitulé cette œuvre, c'est pourquoi nous
l'avons baptisée « Promenade Champêtre ».
Comme vous le savez, la Guerre Numérique
a provoqué la perte de quantité de données
virtuelles, et très
rares sont celles qui ont échappé au Désastre. C'est ce qui donne
toute son importance à cette image, datée de 2020, il y a 70 ans.
L'assistance
est littéralement pendue aux lèvres du robot, pas un seul bruit ne
trouble son exposé. L’œuvre en question représente pour les
visiteurs tous les souvenirs que leurs familles ont perdu lors du
Désastre.
On
suppose que l'artiste – parce qu'il est bien évident que c'est
l’œuvre d'un artiste – souhaitait faire transparaître la
poésie de la scène, le paysage de coquelicots lui donnant une
atmosphère bucolique et joyeuse, accentuée par le fait que les
deux personnages, probablement deux fillettes entre six et douze
ans, courent dans les fleurs en se tenant par la main, ayant chacune
un panier qui suggère la suite de la scène...
Pendant
que Brenda affine son analyse sur la fameuse photographie, le jeune
journaliste brun s'approche. L'image était affichée en haute
qualité sur un écran d'air au fond bleu ciel semblable à celui
fournissant les informations relatives à chaque œuvre, projeté
depuis le plafond. Impossible de la toucher, le tout étant
immatériel. Pas besoin de protection magnétique ni d'aucune autre
sorte pour ce genre de chef d'œuvre, la main passe à travers. Le
projecteur, en revanche, est solidement protégé.
Le jeune homme semble fasciné, il fixe la photo avec de grands yeux de poisson frit. Il écrit avec frénésie les pensées qui le traversent à la vue de cette image « rescapée du Désastre ».
«
La photo représente deux enfants aux cheveux châtain clair mi-longs
ondulés se tenant la main et portant chacune un grand panier souple
et tressé dans l'autre main. Elles courent au milieu d'une multitude
de coquelicots rouge-orangé, parsemés de quelques pousses de blé
ça et là. On aperçoit à l'arrière plan un champ de fleurs jaunes
et quelques arbres et arbustes. La photo a dû être prise au
printemps pour qu'il y ait autant de pavots mais le temps, à en
juger par les tenues légères que les fillettes portaient (s'il
s'agit bien de deux filles), devait être radieux.»
L'image
entière était resplendissante de gaieté, d'innocence et de bonne
humeur.
« Peut-être
allaient-elles cueillir des fleurs ? »
*
David
Angelino se débat pour retirer sa carte de la vieille fente qui sert
de serrure à la porte. Il faudra la changer un de ces jours...
C'est l'inconvénient de vivre dans un vieil appartement non
modernisé, sans puce électronique dernier cri pour rentrer ni champ
magnétique prévenant les chutes éventuelles depuis les fenêtres,
entre autres. Il claque le battant et accroche son blouson à la
patère vissée derrière.
Où
étais-tu ? demande une jeune femme grande, mince et blonde en
passant la tête dans l'encadrement de la porte de la cuisine, un
sourire léger sur les lèvres.
À
l'expo du musée de la Guerre Informatique, j'ai pris des notes pour
le journal. Mais il y a une photo... Je ne sais pas si tu en as
entendu parler, c'est une des rares images numériques que l'on a
retrouvé après le Désastre, répond-il en s'appuyant à son tour
dans l'encadrement de la porte de la cuisine pendant que la jeune
femme se penche sur sa plaque à induction pour vérifier la cuisson
de sa jardinière de légumes.
Ça
ne me dit rien. Mais tu sais moi, les musées...
Elle
représente deux petites filles dans un champ de fleurs. Elle aurait
été prise en 2020, juste avant la Guerre.
Ah,
et alors ? demande-t-elle distraitement en goûtant son plat du
bout des lèvres sur la cuillère en bois.
Et
alors, cette photo m'intrigue. Je suis curieux de connaître son
histoire, l'histoire de ces gamines. J'aimerais faire un reportage
dessus.
La
jolie blonde aux yeux verts laisse tomber la cuillère en bois dans
la cocotte et se retourne vers David, l'air un peu agacée.
Mais
enfin, c'est juste une photo ! Elles auront fait figurantes
pour un artiste ou je ne sais quoi d'autre. Franchement, David, tout
le monde s'en fiche non ?
Non,
pas moi. Ça m'a fait bizarre, quand je l'ai vue. Comme si je
connaissais ces filles, ou que l'ensemble me rappelait quelque
chose. Je délire sûrement, mais ça m'intrigue quand même. J'ai
envie de savoir.
Son
regard avait quelque chose d'implorant ; la jeune femme ne pouvait
pas résister.
De
toute façon, tu es têtu comme une mule, je sais que tu le feras
quoi que je dise. Mais ce n'est pas la première fois que tu
t'embarques dans ce genre de reportages, certes passionnants, mais
qui te prennent tout ton temps à la maison quand tu reviens du
journal.
Le
jeune homme s'approche et enlace la jeune femme, déposant un baiser
sur sa tempe.
Je
sais, Leïtis, ne t'énerves pas. Je te promets de ne pas te laisser
de côté pour me concentrer sur ces recherches, aussi passionnantes
soient-elles. Tu me fais confiance ?
Oui,
murmura-t-elle en revenant
à son occupation première : la cuisine. Tu
veux bien mettre la table ? Le repas est prêt.
*
21 juillet 2090
Des livres,
des livres partout, des coupures de presse, des feuilles froissées
et un carnet de notes ouvert sur le bureau en désordre.
Ça, c'est ce qui
aurait ressemblé aux recherches de David au début des Années
Troubles. Mais maintenant, aucun bureau ne ressemblait plus à cela.
Déjà lors de la Guerre Informatique et Numérique (dite G.I.N.),
les livres papiers avaient commencé à disparaître, remplacés par
les nouvelles liseuses et autres tablettes, plus légères, plus
pratiques et moins fragiles que le système papier. Peu à peu
sophistiquées, les liseuses étaient passées de noir et blanc à
couleurs, d'écrans à cristaux liquides (banals,
lumineux et réduisant l'acuité visuelle) aux écrans Rétina
de chez Apple et AMOLED de chez Samsung à très haute définition,
beaucoup plus adaptés. Et ainsi de suite jusqu'aux actuels écrans
d'air issus de projecteurs 3D plus petits qu'un bouchon de stylo.
Bien sûr, le
tout-numérique avait ses limites puisque les livres virtuels furent
également victimes du Désastre, leurs données stockées dans les
serveurs d'Amazon, la Fnac et autre vendeurs d'Ebooks ayant été
pratiquement toutes effacées, comme les autres. Mais seuls les
Ebooks n'existant pas en version papier
avaient été perdus car les autres restaient conservés dans leurs
éditions brochées et reliées. Après la grande parenthèse
de la G.I.N. la spirale avait repris son cours, développant ses
technologies toutes plus fantastiquement perfectionnées les unes que
les autres.
BREF ! Revenons à
nos moutons, c'est à dire à notre journaliste chevronné.
Leïtis est au
cinéma avec sa meilleure amie. David en profite donc pour poursuivre
ses recherches sur la photo qui avait attiré son attention au musée.
La tâche est ardue car il dispose d'extrêmement peu d'informations
à son sujet.
Elle est
perdue dans la nature...
Il
était retourné au musée pour savoir comment ils s'étaient procuré
cette pièce unique et d'où elle venait. Ils lui avaient répondu
qu'un particulier avait trouvé cette image dans une clé USB
conservée dans une boîte de métal imperméable à demi enfouie
sous terre, au fond d'un vieux puits asséché, près des décombres
d'une maison brûlée – dont il avait racheté le terrain pour
raser et reconstruire. Le bonhomme, conscient de la valeur de l'objet
ou plutôt de ce qu'il contenait, la leur avait vendue (très cher,
soit dit en passant). Où ?
avait demandé le jeune homme. Tout près de Chestertown,
le chef-lieu du compté de Kent, dans
le Maryland, à plusieurs kilomètres au Nord-Est de Washington, de
l'autre côté d'Eastern
Bay.
L'endroit,
autrefois un petit village encore relativement isolé de la
mégalopole, est désormais inondé d'immeubles de toutes parts. Le
terrain en question était peut-être le dernier non encore recouvert
par la banlieue - mais après son rachat, ça ne tardera plus.
Cependant
d'autres questions subsistent. David sait que le lieu de sa
découverte n'a peut-être aucun lien avec celui où la photo à été
prise, mais il faut bien commencer ses recherches quelque part. Il
pianote sur le clavier virtuel de son écran flottant, fouille les
archives qui lui sont accessibles pour savoir qui habitait la fameuse
maison brûlée.
Il faut que
j'obtienne l'autorisation de fouiner dans les archives de cette
ville. Je vais demander à Aaron.
Aaron,
un grand costaud aux cheveux blonds courts ébouriffés et aux yeux
bleu comme le ciel, est le rédacteur en chef et possesseur du
journal où travaille David, mais c'est surtout un copain d'enfance.
Le jeune homme lui téléphone et expose son problème. Aaron se met
à rire en apprenant que David se lance à nouveau dans des
recherches interminables sur un sujet qui n'intéresse que lui au
premier abord, et le taquine gentiment.
Bon
écoute, je veux bien te rendre ce service mais il ne faudrait pas
que ça devienne une habitude ! déclara Aaron. Faire passer
ton enquête personnelle comme une enquête du journal pour avoir
les autorisations, c'est pas bien, petit malin ! Mais bon, en vertu
de nos années de bêtises communes, je peux bien faire ça pour
toi. Tu me raconteras quand tu auras assemblé toutes les pièces du
puzzle, d'accord ? Tu m'as rendu curieux aussi, avec ta foutue photo
!
Bien-sûr,
Aaron, je te tiendrais au courant. Merci infiniment, tu me sauves la
vie ! C'est que cette mystérieuse photo n'a pas laissé beaucoup
d'indices derrière elle...
Tu
aurais dû aller dans la criminologie mon coco, les enquêtes sur
les meurtres où il faut chercher la trace de doigt la plus infime
pour démasquer le coupable, ça ne t'a pas tenté ? Ça t'irait
comme un gant, enfin il faut aimer découper les maccabés,
ajoute-t-il en riant.
T'es
bête ! Bon, je te laisse, appelle-moi quand tu auras les
autorisations ! Et merci encore.
De
rien, va.
Et
il raccroche.
J'ai
de la chance de le connaître, quand même, se dit David.
J'aurais eu bien du mal à continuer mes recherches sans son aide
!
Bien-sûr,
ce n'est pas à 21 heures un jeudi soir qu'Aaron pourra joindre les
Archives pour obtenir un code d'entrée – à usage unique – sur
leurs serveurs. David trépigne d'impatience à l'idée d'attendre
pour poursuivre ses investigations. En attendant, il contemple une
copie de la photo et analyse une fois encore chaque détail. Il
pouvait bien chercher toutes les fillettes à l'âge et au physique
correspondants dans les registres de l'époque, en supposant que la
photo ait été prise dans le Maryland voire dans la ville où la
clef a été retrouvée, mais le travail serait titanesque et le
résultat plus qu'incertain pour ne pas dire ridiculement inutile...
*
28 juillet 2090
Je fais chaque jour
des découvertes saisissantes. Jamais je n'aurais pu deviner tout ce
qui s'est passé autour de cette simple photo. C'est une drôle
d'histoire d'ailleurs.
Enfin, drôle, pas
tout à fait...
David,
toujours enfermé dans son bureau, est penché sur ses feuillets, un
vieux stylo à la main. Malgré ses notes électroniques, il
s'acharne à consigner ses réflexions personnelles dans un carnet en
papier recyclé, comme si ça avait plus de réalité.
Mes
recherches avancent, et même Leïtis semble s'intéresser à
l'enquête. Elle se prend progressivement au jeu. C'est amusant de
découvrir l'histoire de ces gens qui ont vécu il y a soixante-dix
ans.
Soudain,
David se fige, puis se redresse, le regard dans le vide. Il relit sa
phrase. « ... ces gens qui ont vécu il y a soixante-dix ans. ».
Un grand sourire barre sa figure et ses yeux pétillent : il
vient d'avoir une idée.
Si ça se
trouve... Oh mais ce serait génial ! Fabuleux, extraordinaire même
! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Quel imbécile !
Et
il court voir Leïtis pour lui raconter quel éclair de génie vient
de le traverser, comme un gamin qui a découvert
une grenouille et veut la montrer à ses parents.
*
11 août 2090
Demain est un jour
particulier. J'ai tellement hâte ! Mais j'ai un peu peur aussi. Et
si j'étais déçu ? Et si ce n'était pas ce que je croyais ? Et
si...
Bon, je verrai
bien.
12 août 2090
Dans un café, un jeune homme tourne nerveusement sa cuillère dans sa tasse et jette des coups d’œil répétés vers la rue. Il regarde l'heure. Respire un grand coup, ajuste sa chemise. Il attend quelqu'un, et ne prête absolument pas attention à sa montre qui énumère l'actualité.
Soudain, la porte du café tinte et une jolie jeune femme entre, semblant chercher quelqu'un du regard. Puis ses yeux tombent sur le jeune homme et s'approche de sa table sans se presser, s'installant en face de lui, les pommettes légèrement rosées.
David sourit. Cela lui rappelle ses premiers rendez-vous avec Leïtis, où il arrivait toujours trop en avance et où il bafouillait autant qu'il était gauche.
Deux vieilles femmes aux cheveux longs très blancs se tiennent devant le jeune homme, le tirant de ses pensées.
Celle qui semble
être la plus jeune des deux mamies sourit et lui tend la main.
Ravie de
vous rencontrer. Je suis Lucy, et voici ma soeur Hamélia, dit-elle
en désignant sa compagne à l'air un peu hagard.
Je suis
content que vous soyez venues ! Mais asseyez-vous, je vous en prie.
J'ai tant de questions à vous poser !
*
Le
soleil se lève doucement sur la prairie endormie, qui peu à peu
reprend vie. Une coccinelle grimpe à toute allure sur un brin
d'herbe couvert de gouttes de rosée et le fait ployer, une
sauterelle traverse le champ de vision d'un oiseau et se déplace à
joyeux petits bonds. Les fourmis s'activent, bien ordonnées. Une
multitude de coquelicots déploient lentement leurs précieux pétales
fripés, et les dégagent de l'étreinte de leur bogue verte mouillée
par l'humidité de la nuit pour, enfin, les confronter au vent qui
les défroisse. La coccinelle escalade la tige duveteuse de son pas
cadencé, espérant trouver quelques pucerons pour son petit
déjeuner. Peu lui importe, mais à la base de
chaque pétale, une tâche noire s'étale en forme de cœur, pointé
vers le petit récipient au drôle de chapeau qui conserve
jalousement ses graines jusqu'à-ce qu'elles soient prêtes à être
semées.
Ces
fleurs ont l'air si fragiles, si vulnérables, mais elles sont si
belles dans la brise qui les fait danser ! Du haut de son arbre,
au chaud dans son nid, le geai voit toute la prairie qui chante au
gré du vent qui tourbillonne dès l'aurore. Mais c'est l'heure du
petit déjeuner pour lui aussi. D'un grand coup d'ailes, le voilà
parmi les fleurs.
C'est
alors qu'une grande pagaille envahit l'endroit : les sauterelles
et les criquets déguerpissent à grands bonds alors que les
papillons s'envolent. La terre tremble un peu. Les fourmis,
imperturbables, n'ont que faire du danger et continuent leur ouvrage.
BOUM !
Une
énorme chose s'écrase sur l'herbe puis s'en va et retombe. Un pied.
L'oiseau est déjà haut dans le ciel, un lombric – qui se tortille
– dans son bec. Sans s'en rendre compte, deux fillettes viennent de
bouleverser la paisible prairie. Elles courent en riant, d'un rire
fabuleux comme ont beaucoup d'enfants. Elles se tiennent par la main
comme si elles avaient peur de se perdre, d'être séparées à
jamais. La plus grande doit avoir onze ou douze ans, et le panier
qu'elle porte de sa main gauche se balance à chaque pas. La plus
jeune a peut-être huit ans, et elle aussi tient un panier de sa main
libre. Que font-elles ?
L'oiseau,
intrigué, vole au-dessus d'elles et les observe de son œil vif et
noir.
La
plus petite fille montre l'oiseau du
doigt, et sa sœur lève les yeux pour le contempler, alors qu'il se
pose sur une branche à proximité, et continue de les fixer, comme
s'il les surveillait.
Puis
elle oublie l'animal et entonne une chanson tout en sautillant
innocemment dans les grandes herbes.
Derrière
elles, à l'orée de la prairie, deux parents regardent leurs filles
s'éloigner avec un sourire.
Ce
paysage est vraiment magnifique. Tu ne trouves pas qu'elles sont
belles, nos filles, noyées dans cet océan de coquelicots ? demande
Antona à son mari.
Oui,
ça ferait une photo superbe ! Je vais chercher mon appareil.
Dimitri
court vers la maison pour immortaliser l'instant, pendant que sa
femme continuait de regarder, les yeux pleins d'étoiles, sa tasse de
thé figée dans sa main à mi-chemin entre la table et ses lèvres.
*
On habitait
une petite maison un peu perdue dans la nature. Vous connaissez
l'histoire de "la petite maison dans la prairie" ? C'était
un peu ça, en fait. Il y avait un immense champ sauvage juste
devant, et à chaque printemps des milliers de coquelicots
fleurissaient, c'était magnifique.
Alors, c'est
vous, sur cette photo ? demande David, éberlué, en activant le
projecteur de son écran d'air portable.
Les deux sœurs
fixent l'image, les yeux grands ouverts, aussi immobiles que si le
temps s'était arrêté. Hamélia, qui jusqu'ici était restée
silencieuse, bafouille.
Mais,
mais... Où avez-vous trouvé cette photo ?
Elle est
exposée au musée de la Guerre Informatique et Numérique. Vous
n'en avez pas entendu parler ? On en a beaucoup parlé, c'est une œuvre de très grande valeur, puisqu'apparemment elle a été prise
avant la destruction accidentelle de nos données virtuelles.
Mais
enfin... Ce n'est pas possible !
La vielle dame
semble complètement perdue.
Savez-vous
où elle a été retrouvée ? demande Lucy, la mine grave.
Dans une clé
USB au fond d'un puits. Dans le Maryland, tout près de Chestertown.
Près des débris d'une maison incendiée. Elle a été protégée
du Désastre parce qu'elle était conservée dans un petit coffre de
métal par chance étanche. Les troubles engendrés par la Guerre
Numérique ne l'ont pas atteinte. C'était un concours de
circonstances, vraisemblablement. Et j'aimerais, justement,
connaître les circonstances.
*
Oui
maman, c'était trop mignon ! Elles se tenaient par la main et
couraient dans les coquelicots. Dimitri a pris une photo, il faudra
qu'on te la montre, c'était vraiment beau.
Mets-la
moi dans une clé-USB, j'ai encore des problèmes avec ma connexion
Internet et ma boîte mail...
D'accord.
Tu as appelé Robert pour qu'il vienne réparer ? demande Antona.
Il
est en vacances en ce moment, il m'a dit qu'il viendrait quand il
pourrait.
*
Lucy se tait et
avale sa salive pour essayer de contenir son émotion. Des larmes
brillent dans les yeux des deux sœurs. Alors, Hamélia prend la
parole, son mutisme et son apparente indifférence oubliés, prenant
tout à coup un air sérieux comme si elle se réveillait et se
rendait soudain compte de l'endroit où elle se trouvait.
C'était peu
avant la Guerre Informatique. Je ne m'en souviens pas très bien...
(elle s'arrête, le temps de rassembler ses souvenirs confus) Mais,
je crois qu'on allait chez Mamina. Tu te rappelles Lucy ? La fois où
on voulait lui faire un énorme bouquet de coquelicots et lui
apporter en même temps que le gâteau de maman ? Je pense que
c'était à ce moment là. Papa avait pris cette photo, il était
tout fier – c'est vrai qu'elle est belle. Mamina avait téléphoné
à maman pour la remercier, et elle a demandé qu'on la lui donne.
Papa a dû la mettre dans la clé USB, je ne vois pas ce que ça
pourrait être d'autre. Mais je me demande bien ce qu'elle faisait
dans une boîte imperméable au fond du puits !
Au fur et à
mesure qu'Hamélia raconte, Lucy semble se souvenir, même si elle
fronce parfois les sourcils parce que sa mémoire n'est plus –
hélas ! – ce qu'elle était. Elle regarde ça sœur comme s'il
s'agissait d'un extraterrestre.
Comment
fais-tu pour te souvenir de tout ça ? Tu as toujours eu une mémoire
d'éléphant – quoi que ces derniers temps... Mais ça remonte à
soixante-dix ans ! Je m'en souviens à peine ! Je me souviens du
bouquet de coquelicots, et aussi que c'était la première fois que
je voyais un geai bleu d'aussi près. Mais j'avais oublié le coup
du gâteau et l'appel de Mamita. Mais la photo, je m'en rappelais
vaguement...
Cependant Hamélia
était retombée dans un espèce d'état second, comme si elle avait
eu un bref éclair de lucidité et qu'elle s'était rendormie,
plongée dans un autre monde. Lucy la regarde, mi-amusée
mi-exaspérée, et un soupir lui échappe.
Je suis
désolée David, ma sœur est quelque peu absente ces
derniers temps. On dit que c'est l'âge, à quatre-vingt et quelques
années on n'est plus aussi frais qu'avant, malheureusement. La
technologie ne nous a pas trop aidés de ce côté-là, trop de
virtuel partout ça perturbe l'esprit !
Ce n'est pas
grave, c'est déjà tellement incroyable de vous avoir devant moi
après toutes ces recherches !
Et qu'est-ce
que vous avez découvert ?
Pas
grand-chose qui m'éclaire par rapport au fait que la clé se
trouvait dans un puits mais d'autres choses, sur votre famille, sur
la Guerre...
Lucy se raidit un
peu à la mention du Désastre.
*
Le
programme du virus contenu dans cette clé est d'une importance
capitale, Dimitri. Tu ne dois pas échouer, pour la réussite de
notre plan et pour sauver ta peau. Avec la Bratva tu n'as aucune
chance, nous savons tout de toi et nous te surveillons en
permanence, tu le sais. Mets-y toute ta bonne volonté, réussis,
garde le silence et tout ira bien, d'accord ? Il est trop tard pour
fuir, mon pote. Le fait qu'on se connaisse depuis la petite école
ne m'empêcherait pas de t'éliminer s'il le faut, dit l'homme en
dévoilant discrètement le revolver coincé dans sa ceinture.
Alors, pour ta propre sécurité et celle de ta famille, fais ce
qu'on te demande sans rechigner.
L'homme se
tortille sur sa chaise et jette un bref coup d’œil autour de lui
avant de continuer en baissant un peu la voix :
Je ne
devrais pas te le dire mais si tu accomplis ta mission sans accroc,
ce virus nous permettra de pirater des données – gouvernementales
entre autres – essentielles, la mafia Russe contrôlera le réseau
mondial des finances, et tant d'autres choses ! C'est un coup
énorme.
Alors qu'elle
passe devant la porte du bureau, Antona se fige, la carafe d'eau dans
les mains, en entendant ces dernières phrases. Ils parlent en Russe
mais son mari le lui avait apprit et ce qu'elle vient d'entendre lui
glace les sangs. Elle approche son oreille du battant sans faire le
moindre bruit, consciente des risques qu'elle prend en espionnant une
conversation secrète entre agents mafieux.
Je crois
que c'est clair, répond Dimitri, un peu livide. Je ferai ce que
vous me demandez. Je n'ai qu'une seule question : pourquoi moi ?
J'ai
pensé à toi parce que tu es le seul fascinateur que je connais. Tu
hypnotises tes filles pour qu'elles amènent incognito la clé là
où on l'attend et tu leur fait tout oublier après, c'est simple
non ?
Pourquoi
ne pas la leur donner en main propre ? proteste Dimitri.
Le regard de
l'homme se durcit et sa mâchoire se crispe. Ses yeux noirs
ressemblent à deux billes qui aspireraient toute la lumière
alentour.
Tu
n'avais pas dit que tu n'avais qu'une seule question ? On ne te
demande pas ton avis, mon gars. On a besoin de tes services, point
barre. Je t'en ai déjà trop dit alors maintenant ferme la et fais
ton boulot.
L'homme se
lève, dit au revoir à Dimitri et s'en va sans se retourner,
laissant ce dernier légèrement pâle et tremblant. Antona a juste
de le temps d'atteindre la cuisine en laissant la porte entrouverte
et fait semblant d'être absorbée par la préparation du repas.
L'homme lui prête à peine attention.
Dans son lit,
alors que les filles sont couchées et que Dimitri ronfle comme un
moteur, Antona rumine ses pensées. Son compagnon n'avait pas dit un
seul mot de la soirée, si ce n'est pour demander le pain ou le sel à
table. Hamélia et Lucy avaient raconté leur journée à l'école et
Antona, ignorant le silence de Dimitri, avait discuté avec elles
comme si tout était normal.
À présent,
elle a tout le temps de réfléchir à ce qu'elle a entendu. Elle
commence à s'imaginer que son mari s'était réfugié aux États-Unis
après avoir été entraîné dans une entreprise mafieuse et non par
la simple envie de voyager et d'apprendre mieux l'anglais comme il le
lui avait dit quand ils s'étaient rencontrés.
Le challenge
est limpide : il ne faut pas que le projet aboutisse. D'abord parce
qu'il est hors de question que ses filles aient un quelconque lien
avec la mafia, et encore moins qu'elles soient manipulées –
surtout par leur propre père ! Ensuite parce que ce plan pour, en
gros, "dominer le monde" sent le maroilles
des chtimis. Mafia est synonyme de danger. Son instinct
lui crie qu'il faut qu'elle fasse quelque chose pour que le virus ne
soit pas diffusé. Or, ce virus est dans une clé, et la clé dans le
bureau de Dimitri !
Après s'être
assurée que ce dernier dort profondément, elle soulève prudemment
la couverture et sort de la chambre à pas de loups.
S'il
se réveille et me demande où j'étais, je n'aurais qu'à dire que
je n'arrivais pas à dormir et que je suis allée prendre un
somnifère ou regarder les étoiles...
Elle ouvre
tout doucement la porte du bureau et se faufile à l'intérieur sans
allumer la lumière. Elle se sent comme une voleuse dans sa propre
maison. Elle s'approche du meuble en tâtonnant et ouvre tous les
tiroirs, à la recherche de la clé USB, avant de s'apercevoir
qu'elle trône juste à côté de l'ordinateur, dans son ombre. Elle
s'en saisit et la fourre dans la poche de sa chemise de nuit. Elle
referme la porte en serrant les dents car elle couine un peu, puis se
dirige vers son propre bureau. Elle se résout à allumer la lumière
(après tout, il n'y a pas de mal à roder dans son propre bureau,
même en pleine nuit !) et fouille toutes ses étagères encombrées
d'un bazar monumental jusqu'à dénicher une boîte de métal étanche
joliment décorée avec serrure et rembourrage intérieur qu'elle
avait trouvée elle ne sait plus trop où, sans doute dans une
brocante ou dans un magasin quelconque,
peu importe. Elle dépose la clé dedans et ferme le coffret à
double tour.
Antona met la
veste qui pendait sur sa chaise et se dirige vers la porte d'entrée,
les lèvres pincées par la peur d'être prise en flagrant délit.
Elle sort, enfile ses bottines de jardin, et se dirige vers le puits.
Ils ne l'utilisent plus depuis longtemps, ça fera parfaitement
l'affaire. La boîte est trop grande pour la petite clé qu'elle
renferme, et celle-ci valdingue à l'intérieur à chaque pas.
Arrivée au puits, la jeune femme hésite un instant. En jetant la
clé, elle condamne son mari à mourir, et se met elle-même et ses
filles en danger, mais n'ayant pas entendu toute la conversation,
elle n'en sait rien et ne prend pas le temps d'y réfléchir,
agissant sur un coup de tête impulsif. Elle tend les bras au-dessus
du vide et ouvre les doigts, lâchant la boîte. Un petit "plouf"
brise soudainement le silence et Antona fait demi-tour.
*
Je suppose
que vous connaissez l'histoire de la Guerre. J'ai fouillé de fond
en comble tout ce que j'ai trouvé qui explique ce qui s'est
exactement passé.
» Au départ,
c'était un virus tout bête, enfin il arrivait régulièrement que
des pirates balancent des virus en tout genre sur le web, mais là
ça s'est passé différemment. Ils voulaient pirater des données
importantes si j'ai bien compris, celles du gouvernement, des pôles
de décisions mondiaux, du réseau des finances etc. On ne sait pas
vraiment. Quoi qu'il en soit, Edward Snowden, un lanceur d'alerte,
avait annoncé en 2014 que le NSA travaillait sur un projet
d'anti-virus capable de répliquer, c'est à dire de répondre à
l'attaque des pirates informatiques. Il soulignait le fait que cela
pouvait causer des dégâts car les pirates sont malins : ils
fonctionnent en envoyant une petite partie de code informatique à
partir des ordinateurs des particuliers. Des enquêtes ont été
faites pour vérifier tout ce que je vous dis. C'est pour cette
raison que l'anti-virus, lorsqu'il a contre-attaqué en détectant
ce virus, ne les as pas touchés.
» En fait, le
conflit s'est reporté essentiellement entre la Chine et les États-Unis, qui étaient plus ou moins en période de Guerre Froide
à l'époque, se disputant une fois encore le leadership du monde.
Personne ne pouvait s'attendre à une telle attaque, il semble que
la mafia avait bien préparé son coup dans l'ombre, s'infiltrant un
peu partout dans le monde – dans les lieux de pouvoir de
préférence. Le lancement du virus par les pirates de la mafia
russe fin 2020 s'est traduit en ping-pong numérique entraînant par
une réaction en chaîne l'effacement des données informatiques et
numériques et part et d'autres des deux pays. Parce qu'en fait,
l'attaque de défense du fameux anti-virus engendrait elle-même une
réplique, et ainsi de suite. Je n'ai pas très bien compris les
détails, mais en gros c'est ça. Aucun ingénieur, informaticien ou
programmateur n'a rien pu faire, la seule chose qui aurait ralenti
le processus aurait été de couper Internet partout, mais c'était
peine perdue car le mal était fait. Et avec Internet, tout va si
vite ! C'est quand-même un concept prodigieux quand on y pense, de
relier le monde entier par quelque chose d'invisible, mais qui
existe pourtant, et qui transporte tout un tas de données. C'est
fou !
» L'ennui,
c'est qu'après, ça s'est transformé en guerre "physique".
Les pays qui avaient perdu tout leur patrimoine numérique ont
essayé d'aller récupérer les données importantes là où il y en
avait, c'est à dire en Russie, là où se cachait la mafia à
l'origine de tout ce bazar. Mais là aussi où elle n'avait pas été
touchée, par ses habiles manipulations. Cela dit, ils n'avaient pas
exactement prévu que leur virus dégénèrerait comme ça. Vous
imaginez la quantité de choses perdues ? Les souvenirs, les
travaux, les projets, même ceux des scientifiques les mieux
protégés ! Bref, ils se sont un peu bagarrés, jusqu'en 2023 à
peu près. Ça n'a pas duré très longtemps, parce qu'il y avait
beaucoup plus urgent : il fallait remettre sur pied toute la société
– alors basée sur tout ce qui venait de disparaître. Parce que
la vie continuait sans se soucier du Désastre qui venait d'avoir
lieu. Et parce qu'il n'était pas question de laisser les gens
mourir de faim ou manquer des ressources primaires parce que
l'économie, la finance, ou plutôt la société entière était
fichue par terre.
Je sais tout
cela, dit calmement Lucy.
Vous
connaissiez tous les détails ?
David, c'est
à cause de nous que la Guerre Informatique et Numérique a eu lieu.
*
Hamélia
? Lucy ?
Oui papa
?
Vous
pourriez me rendre un grand service, les filles ?
Bien-sûr
! Qu'est-ce que tu veux ?
Venez là
et asseyez-vous.
Les deux
fillettes s'assoient sans trop comprendre ce que veut leur père. Il
pose une main sur leur avant-bras et
Fermez
les yeux, dormez maintenant, dormez. (Il claque des doigts et émet
une sorte de "pfouu" qui accompagne son geste, et les deux
gamines s'endorment instantanément, le menton contre la poitrine)
Concentrez-vous sur ma voix, vous entendez ma voix. Vous vous sentez
merveilleusement bien. Vous allez prendre ce sachet sans regarder à
l'intérieur et vous l'amènerez à un homme qui vous attend au
numéro 5, Spring Avenue, à Chestertown, sans le perdre. Vous ne
parlerez à personne, ne montrerez le sachet à personne, et vous ne
poserez pas de questions. Quand vous serez de retour à la maison,
vous aurez tout oublié. Au compte de trois, vous vous réveillerez
et accomplirez votre mission sans avoir aucun souvenir de cette
conversation. Un, deux, trois : "pfouu" !
Alors
papa, c'est quoi ce grand service ? demande Hamélia.
Rien en
fait ma chérie, merci.
Ah bon.
Les deux
enfants se lèvent et, comme si c'était évident, prennent le sachet
et se dirigent vers la porte et sortent. Dimitri les regarde avec un
pincement au cœur.
Elles
ne savent pas ce qu'elles sont sur le point de faire. Je suis faible,
si faible ! Pourvu qu'il ne leur arrive rien...
Une fois sur
le chemin de la ville, Lucy regarde en arrière, puis sort prudemment
le sachet de sa poche, et regarde brièvement ce qu'il contient et le
remet à sa place sans que sa sœur ne se rende compte de rien.
C'était trop tentant de regarder. Ce qu'il peut être drôle ce papa
!
Au numéro 5,
Spring Avenue, Hamélia enfonce le bouton de la sonnette d'un air
machinal. Son regard est fixe, un peu vide, et elle se tient droite,
les bras le long du corps. Lucy lui trouve un air bizarre, mais elle
décide de l'imiter comme elle le fait souvent. Un homme aussi peu
souriant qu'aimable ouvre la porte et demande son dû. Lucy, à la
manière de sa sœur, mime des gestes simples, machinaux et une
attitude un peu raide, juste comme il faut. Le bonhomme, qui n'y
connaît rien en hypnose, n'y voit que du feu. Il pense, comme on le
lui a assuré, que sous fascination elles ne sont conscientes de rien
et oublieront tout. Il appelle un comparse et lui tend la clé.
C'est les
gosses de Vadiliev, elles nous ont apporté la clé. Fais gaffe, le
virus ILH est dedans (il se tourne vers les fillettes :) qu'est-ce
que vous foutez encore là à me regarder ? Foutez le camp !
*
L'hypnose de
mon père ne fonctionnait pas sur moi, mais j'étais trop petite
pour comprendre que ce n'était pas juste un jeu. Je trouvais ça
amusant, de faire comme il disait. Je croyais que c'était une
manière originale de nous faire faire les choses. Mais Hamélia
était vraiment réceptive. Elle n'a aucun souvenir de ce jour où
nous avons apporté la "clé du Désastre" à cet agent de
la Bratva. Quand j'ai su, plus tard, de quoi il retournait, je me
suis sentie terriblement coupable. Mais que pouvais-je faire de
toute façon ? Même si j'avais compris au moment d'agir, nous
n'avions pas le choix. C'était ça ou la mort de papa, et peut-être
la notre. C'est le fait que je n'ai rien oublié de tout ça qui est
important, même s'il accuse mon père de faiblesse et le condamne
pour avoir participé à une action mafieuse. Mais il est mort
depuis des années déjà, il ne risque pour ainsi dire plus rien,
et je l'aime toujours autant. Et moi j'étais trop jeune pour être
coupable.
David, abasourdi
sous le choc de sa révélation, reste sans voix.
Oh ben ça
alors...
Eh oui, ça
vous en bouche un coin hein ?
On peut dire
ça... Mais, comment avez-vous compris ?
C'est ma
mère qui m'en a plus ou moins parlé. Quand nous sommes revenues,
et qu'elle a vu que nous n'étions, enfin, qu'Hamélia n'était pas
dans son état normal, elle a compris qu'il avait fait usage de
l'hypnose. Il avait un don pour la fascination, c'était son métier.
Mais comme maman savait je ne sais pas comment d'où nous revenions,
ce que papa avait fait et pourquoi il l'avait fait, elle l'a quitté,
arguant qu'elle ne voulait plus qu'il se serve de nous d'aucune
manière, et surtout pas pour réaliser un plan mafieux. Au début
je n'ai pas compris de quoi elle parlait. Puis cette drôle de
Guerre a éclaté, faisant des dégâts sans précédents. Un jour,
j'ai surpris ma mère en train de crier contre mon père au
téléphone, comme quoi c'était sa faute, que pourtant elle avait
essayé de l'empêcher, qu'elle avait jeté la clé...
Lucy s'arrête
brutalement de parler et regarde David, qui comprend tout de suite.
La vieille femme
assemble rapidement les pièces du puzzle dans sa tête.
Hamélia a
raison, Mamina voulait qu'on lui donne la photo dans une clé –
elle avait souvent des problèmes avec Internet – mais la clé
avait disparu et papa l'a longtemps cherchée partout. En fait,
maman savait ce qui se tramait et avait voulu protéger en la jetant
au fond du puits, mais elle s'est trompée de clé ! Finalement,
heureusement parce que sinon, la mafia nous aurait fait notre fête
à tous pour ne pas avoir obéit. Il y a une seule chose que je n'ai
toujours pas comprise : pourquoi avaient-ils besoin de nous ?
Parce que
votre père avait déjà des antécédents dans la mafia, Lucy. Ils
voulaient peut-être vérifier s'il pouvait toujours leur servir et
obéir sans faire d'histoires.
Quoi ? Vous
êtes sûr qu'il était mafieux ?
Oui, les
fichiers numériques russes n'ont pas été détruits, eux. Et il
était fiché là-bas. Navré de vous l'apprendre de cette
manière... Comme je ne savais pas trop où chercher, j'ai regardé
un peu partout, sur votre famille. C'est comme ça que j'ai su.
Oh ben ça
alors...
Comme vous
dites.
*
18 février 2091
Avec l'accord de
Lucy (et celui plus ou moins lucide d'Hamélia), David a rassemblé
ses recherches et ses découvertes pour en faire un livre numérique,
intitulé L'Origine du
Désastre.
Il
se vend comme des petits pains. Surtout, Lucy, Hamélia et moi avons
le sentiment d'avoir mis les choses au clair, d'avoir rétabli la
vérité et lavé leur culpabilité.
Aaron,
qui a financé le livre et m'a permis de le publier sous ses
éditions, est aux anges. L'histoire lui plaît beaucoup, et l'argent
qu'elle rapporte aussi, c'est sûr !
Finalement,
c'est une histoire qui finit bien.