C'était un soir
d'hiver. Un soir comme les autres.
Si j'avais su...
Je savais sans savoir.
Il faut se brûler les doigts pour savoir que le feu ne se touche
pas. Mais moi j'ai jamais demandé à toucher le feu.
Pourquoi la nuit
est-elle si noire quand on pleure ?
- Chéri, je vais
chercher Lola à l'école et on va aller faire quelques courses, on
rentre pour le repas.
- D'accord ! À tout
à l'heure.
Je suis sortie sans lui
dire au revoir, sans lui dire pour la millième fois au moins que je
l'aimais. Au bout d'un moment on ne pense plus à le faire, c'est
évident qu'on va revenir. C'est évident, voyons. Je fais ça toutes les semaines, tous les mois, toute l'année, prendre Lola après
les cours et aller au supermarché.
Je suis sortie,
impatiente. J'ai allumé la voiture, comme d'habitude. Je suis allée
à l'école, Lola m'attendait déjà près de l'abri-bus. Comme
d'habitude. Elle m'a raconté ses petites aventures de la journée et
ses résultats aux contrôles. Comme d'habitude.
Je me suis garée au
supermarché et nous avons fait le plein de provisions, elle avec son
petit caddy orné d'un drapeau, moi avec le grand caddy trop lourd
que j'ai toujours du mal à diriger dans les virages. On a fait la
course dans un rayon désert. On a pris notre temps, regardé si on
n'avait rien oublié. Lu et relu trente fois la liste pour être
sûres.
Enfin, on est passées
à la caisse. Le caddy était moyennement plein, ça n'a pas pris
trop de temps. Tant mieux parce que la caissière était un peu
lymphatique, sans doute fatiguée de sa longue journée. Et nous on
était pressées de rentrer à la maison, Lola avait faim. Elle a
rangé son petit caddy et on a mis nos sacs pleins dans la voiture.
Puis on est rentrées à la maison.
Je connais le chemin
par cœur. J'étais un peu fatiguée, un peu pressée, pas assez
concentrée et attentive sans doute. Lola se plaignait qu'elle avait
faim. Moi aussi j'avais le ventre qui commençait à gargouiller. Je
roulais sur la rocade un tout petit peu plus vite que d'habitude,
mais le sol était mouillé, et le temps que je comprenne que la
voiture de devant freinait violemment, puis que je réagisse, c'était
trop tard. Ma voiture s'est encastrée dans l'autre à la vitesse de
l'éclair. Pourtant j'ai l'impression que ça a duré une éternité.
Je ne sais même pas si j'ai eu peur.
Je me revois regarder
Lola dans le rétroviseur, lui sourire. Reporter mon regard sur la
route. Apercevoir la voiture de devant, puis ses feux stop qui se déclenchent. Ça n'a pas fait tout de suite écho dans ma tête.
Puis mon pied a violemment enfoncé la pédale de frein. Déjà, je
commençais à réaliser que je n'aurais pas le temps. Que c'était
trop tard.
Les roues ont
légèrement dérapé sur le sol. Même sans cela, je ne suis pas
sûre qu'on aurait survécu.
Ce sentiment
d'impuissance qui vous traverse à ce moment-là, je crois que c'est
le pire. Ça fait si mal d'assister à sa mort et à celle de sa
fille sans pouvoir rien y faire, même si on a pas vraiment le temps
de penser consciemment à tout ça. Ma pauvre Lola, innocente, qui
était en train de faire un dessin sur lequel elle venait de marquer
"Pour papa" avec un cœur. Il ne le saura jamais. Le dessin
a brûlé avec le reste.
Je suis tellement désolée, si tu savais.
J'aurais tant aimé te dire encore une dernière fois combien je
t'aimais et combien j'étais désolée que ta vie s'achève si tôt à
cause de moi, même si c'est pathétique, qu'est-ce qu'on s'en fout. Je m'en veux tellement.
La voiture a glissé
sur le bitume trempé et on a heurté la voiture qui nous précédait.
Instinctivement j'ai serré les poings et placé mes deux bras devant
mon visage pour me protéger. Un bien piètre bouclier dans un tel
choc. Je n'avais aucune chance de m'en sortir, le devant de la voiture
s'est écrasé comme du papier dans une main.
Bien-sûr je suis morte
la première. J'ai tant regretté, pendant la dernière demi-seconde.
J'ai à peine eu le temps de hurler.
Pardon, pardon, pardon. Pardon Lola, pardon
Antoine. Dites-moi que c'est un cauchemar. Dites-moi que je pourrai
réparer. Dites-moi que ce n'est pas fini, pas maintenant. Pourquoi
maintenant ?
Je n'ai jamais eu une
telle douleur dans la poitrine. Si j'avais miraculeusement survécu à
l'accident, c'est mon cœur qui aurait explosé en milles morceaux.
Je n'ai pas eu le temps de pleurer, mais chaque larme aurait été
lourde comme une pierre. Larmes d'impuissance, larmes de détresse,
larmes de culpabilité, de haine, de douleur, de tristesse, larmes
criant à l'injustice de la vie. Je ne savais pas qu'on pouvait
ressentir autant de choses en si peu de temps. Une seconde ? Une
demi-seconde ? Et encore.
Merde, merde, merde ! Putain de merde ! Tu fais
chier, Dieu, tu fais chier ! C'est pas juste, c'est vraiment pas
juste.
Mon corps a été
écrasé, à moitié déchiqueté. Je crois que mon âme s'est cassée
avec.
Lola ne s'est rendu
compte qu'il se passait quelque chose qu'au dernier moment. Elle a
relevé la tête de son dessin, les yeux ronds de surprise et les
sourcils légèrement déformés par l'inquiétude, cette sensation
vague, cette intuition que c'est grave. Un stress de dernière
minute. Elle avait la bouche ouverte, mais elle n'a pas eu le temps
de parler. Je ne pense même pas qu'elle ait crié. Elle a juste dû
voir les feux rouges, entendre les freins qui crissent, et subir le
terrible choc. Si je n'avais pas roulé à cent kilomètres/heure,
peut-être qu'elle serait encore en vie. Quelques kilomètres de
trop, beaucoup de vitesse en plus. Les deux voitures se sont
tellement écrasées l'une contre l'autre que mon siège a reculé
jusqu'à prendre ma fille en sandwich.
La vitesse, ça faisait
un peu comme une immense main, qui poussait la voiture en avant pendant que
la voiture de devant amortissait la chute.
J'ai eu les jambes broyées. Ça faisait presque comme un accordéon
qui se replie.
Étant données mes
blessures, ils n'ont même pas essayé de me sauver, j'étais déjà
perdue. Mais Lola n'est pas morte sur le coup. Elle était coincée
entre les deux sièges mais n'avait rien reçu d'autre en pleine
face. Elle était dans le coma. Ses jambes aussi ont tout pris en
premier, comme moi. Heureusement ou malheureusement, je ne sais pas,
elle a succombé assez vite.
Heureusement parce
qu'elle n'a pas eu le temps de souffrir énormément. Il vaut parfois
mieux mourir que mal vivre. Antoine serait devenu fou si elle avait
continué sa vie en tant que légume.
Malheureusement parce
qu'Antoine, mon Antoine, nous perd toutes les deux à la fois dans
cet horrible accident. Malheureusement parce que j'ai la mort de ma
fille sur la conscience. Malheureusement parce qu'elle n'avait que
sept ans. Malheureusement parce que ce n'est pas juste qu'elle soit
morte. C'est pas juste. Mais mon avis ne compte pas. Même ma vie,
apparemment, ne compte pas.
Oh Antoine, pardonne-moi.
Je l'imagine tranquille
à la maison, qui attend que nous rentrions pour manger. En train de
regarder innocemment la télé, de rigoler devant une émission un
peu bête mais qui occupe le temps. Je le vois porter son verre de
bière à sa bouche, puis le reposer et descendre ouvrir la porte à
quelqu'un qui vient de frapper. Ça ne peut pas être nous, la clé
de la maison est sur le trousseau de celle de la voiture. C'est sûrement
la voisine qui vient faire la causette, prendre des nouvelles. Ou le
voisin qui vient prendre une bière avec Antoine. Pourquoi pas.
J'imagine la porte qui
s'ouvre sur deux gendarmes qui viennent lui annoncer la nouvelle. Il
ne s'imagine pas tout de suite quelle raison les pousse devant la
porte. Il n'a rien fait de mal. Un renseignement peut-être.
Ben non.
Ils ont dû dire un
truc du style "Monsieur Antoine Vaudrin ?" "Oui,
c'est moi" "Nous avons quelque chose de difficile à vous
annoncer. Votre femme a eu un grave accident sur la rocade. Ni elle
ni votre fille n'ont survécu. Nous sommes vraiment désolés,
croyez-nous."
Je ne sais pas comment
ils auront reconnu nos corps. La voiture a brûlé, nos papiers
d'identité avec, j'étais en bouillie et Lola était bien amochée
aussi. J'espère qu'ils ne vont pas lui demander de venir vérifier
que c'étaient bien nos corps. Il ne s'en remettrait jamais. Je veux
bien mourir cinquante fois encore pour ne jamais devoir vivre un
pareil traumatisme. Aller reconnaître les corps déchiquetés et
ensanglantés de ma famille. Ce doit être la plus terrible des
expériences.
Je ne lui ai pas dis au
revoir, je ne lui ai pas dis "je t'aime", je ne peux pas
lui dire pardon, le serrer dans mes bras une dernière fois. Ni
serrer ma fille, lui dire les mêmes choses.
Adieu à tous.
J'ai eu beau me
détester, déployer toute ma colère, toute ma peine, crier à
l'injustice, j'étais déjà partie, je n'avais plus la moindre
possibilité d'interférer dans le monde que je venais de quitter. En
fantôme obstiné, j'ai donné des coups de pieds partout, foncé
dans les gens dans l'infime espoir de leur rentrer devant, de me
faire voir.
Regardez-moi, putain ! Je suis là ! Je suis
là, je ne suis pas morte ! Je veux vivre ! Vous entendez, vivre !
Il passaient tous à
travers moi sans même sentir un souffle d'air. C'était terriblement
frustrant. Encore ce détestable sentiment d'impuissance qui me
dévorait de l'intérieur. J'aurai voulu me tuer une seconde fois
pour ne plus être tiraillée de l'intérieur.
Et me voilà qui erre,
véritable "âme en peine" perdue sur le champ bataille. Le
conducteur de l'autre voiture est mort aussi. J'ai trois morts sur la
conscience.
Je ne cris plus, on ne
m'entend pas, on ne m'écoute pas.
Je ne tape plus, on ne
me sent pas, on ne fait pas attention à moi.
Je ne pense plus à
d'autres mots que "pardon", assise dans une herbe mouillée
que je ne sens pas, devant le carnage. Je dis adieu à ma vie. Je
lâche prise. Un fantôme, un ange ou un démon, je ne sais pas ce
que je suis. Ça n'a pas franchement d'importance. En fait, rien n'a
plus d'importance pour moi. J'ai constaté à quel point la vie est
éphémère, précaire et fragile. J'étais un de ces funambules en
équilibre sur le fil de la vie, et je suis tombée. Tout ce qui me
paraissait important et indispensable avant me passe bien au-dessus
de la tête maintenant.
Ça n'a pas brûlé
très longtemps, ils ont vite réussi à éteindre le feu. C'est pour
ça que Lola n'est pas morte aussitôt. Ils l'ont mise dans une
ambulance et elle a expiré sur le trajet de l'hôpital, comme si
elle était trop crispée dans la voiture pour mourir, et qu'elle ne
pouvait le faire que maintenant qu'elle reposait "tranquillement"
sur le brancard.
C'est con la vie et la
mort quand même.
C'était un soir
d'hiver. Un soir comme les autres.
Si j'avais su.
Je savais sans savoir.
Les dangers de la route, tout le monde les connaît mais personne ne
sait ce que ça fait. Il faut se brûler les doigts pour savoir que
le feu ne se touche pas.
Je regrette tellement.
Je voudrais bien croire en Dieu s'il pouvait me ressusciter. Mais
comme disait Dupontel, Dieu ne ressuscite que son fils. Faut
toujours être pistonné pour gagner, dans ce monde comme dans
l'autre.
Pourquoi la nuit
est-elle si noire quand on meurt ?
© Mélody