Le
soleil, rond et merveilleux comme une orange, s’est levé d’un
rebond contre la fenêtre pâle du ciel fatigué. Un vilain petit
homme gris, tout tassé et tout racorni me tend un bout de tissu
déchiré. Comme toujours, je le renifle, vieille habitude qui me
colle à la peau et dont je ne pourrai sans doute jamais me
débarrasser. La fragrance insolite titille mes narines, et je ferme
mes grands yeux noirs.
C’est
doux, l’odeur d’un enfant. Sa sueur n’est pas encore avilie par
le parfum grossier de l’angoisse. J’ai toujours aimé l’odeur
de l’homme tranquille qui sue, parce qu’il s’en dégage les
relents exotiques d’un autre monde, mais celle des enfants
par-dessus toutes les autres est ma préférée, car elle est
synonyme de toutes les caresses et les chatouilles que l’on va
recevoir, sans retenue aucune, et sans peur surtout d’aimer la bête
plus que l’homme.
Les
hommes en bleu se mettent à pousser des cris gutturaux, transformés
en hurlements bestiaux par la peur croissante de perdre la trace du
parfum qui se promène innocemment dans l’air, se laissant porter
par le vent, personnifié par l‘angoisse même qu‘il soit un
démon qui chercherait à se dérober à mon odorat. Je me mets à
courir, et ils me suivent avec une hargne féroce. Les hommes ont
toujours plus de bravoure dans le cœur quand il s’agit de sauver
un enfant, parce qu’ils savent qu’il est encore pur et qu’il
n’a pas péché, et cette absence de vice rend plus urgente encore
la mission de le laisser vivre jusqu’à ce que le monde avilisse
son corps et son âme.
Ma
frange sale me tombe sur les yeux, et je remue la tête pour m’en
débarrasser. C’est une belle journée. C’est devenu rare. La
langueur mortelle des dernières semaines noyées dans des torrents
d’eau et étouffées dans une grisaille dévorante avait paralysé
mes os en même temps que le cœur des hommes. La sensation toute
nouvelle du soleil sur mon corps endormi décuple mes forces; mes
muscles se libèrent avec une vigueur que je ne leur connait pas, ma
course est rapide et souple. J’entends les hommes qui s’essoufflent
derrière moi, mais je sais par le son que font leurs cœurs dans
leur poitrine que le soleil leur donne à eux aussi une impulsion
nouvelle. Ils me font renifler régulièrement le bout de tissu, mais
c’est une peine inutile : la fragrance de ce parfum d’innocence
se fait si rare dans le monde des hommes qu’elle s’est inscrite
dans ma mémoire avec une vivacité fulgurante. Faites manger pour la
première fois du chocolat à un enfant puis ne lui en donnez jamais
plus, et voyez donc si dix années plus tard il ne se souvient pas de
sa saveur fantastique avec le même émerveillement.
Mes
pattes s’enfoncent avec reconnaissance dans la terre encore fraîche
et remuée par le martèlement incessant des perles de plomb qui la
secouent depuis des mois. De minuscules gouttes de rosée de posent
sur mes poils et scintillent au soleil; la terre gorgée de lumière
se réveille comme après un long sommeil et elle est chargée de
parfums merveilleux qui se libèrent, emprisonnés depuis trop
longtemps dans une moiteur terrible. Tous mes sens sont en éveil et
je sais alors à quel point les hommes sont ignorants, privés d’un
odorat décent.
Soudain,
le paysage change. L’herbe fraîchement tondue devient haute et
grasse, et peu à peu des centaines, peut-être des milliers de
petits points rouges m’entourent : nous sommes entrés dans un
gigantesque champ de coquelicots. Mes narines frétillent, mon museau
est aux abois; à l’odeur des coquelicots se substitue facilement
celle des enfants, et encore une fois c’est un dommage sans nom que
les hommes ne puissent pas capter leur éclat délicieux; du moins
j’imagine qu’ils ne le peuvent pas, sans quoi ils ne les
piétineraient pas de la plus affreuse des manières, comme sont en
train de le faire les hommes en bleu.
Il
y a quatre choses que j’aime dans le monde, le jambon tout d’abord,
car après tout je ne suis qu’une bête et comme toutes celles qui
peuplent la terre, j’ai faim. J’aime ensuite la nuit, car l’on
n’y voit pas la figure des hommes, et les miroirs, car on peut y
apercevoir leur âme, à la manière qu’ils ont de se regarder.
Puis, enfin, j’aime les coquelicots, car je crois que c’est la
plus belle chose qui soit, mais après tout je ne suis qu’un chien,
une bête infâme dotée de si peu de bon goût, et que puis-je
connaitre à la beauté ? Je n’ai vu que son reflet terne à
travers la fenêtre brillante de mes yeux vitreux. Cependant je peux
dire que j’aime le coquelicot car c’est une fleur modeste, sans
apprêts, sans atours, sans fanfreluche dégoulinante de supercherie.
Le coquelicot est beau, mais il se tait, car il sait qu’il est
fragile. Je crois que les hommes devraient prendre modèle sur lui.
Les chiens sans doute aussi, surtout les gros qui aboient pour faire
peur aux cockers et qui se courbent jusqu’à toucher terre lorsque
le maître montre le bâton. Si un cocker m’écoute, alors qu’il
sache que l’on ne devient fort qu’en arrêtant de croire que l’on
est faible, et qu’il sache aussi que je lui donne tout mon amour,
car seules les choses fragiles sont susceptibles de le recevoir.
À
présent, l’odeur se rapproche et ma course s’accélère. Je sens
qu’une fourmi me monte dessus, et mon premier désir étant de la
chasser, je la laisse finalement faire. Après tout, si je ne la
laisse pas, qui le lui permettra ? Il faut autoriser les petites
bêtes à découvrir le monde, fût-ce en les laissant monter sur son
dos.
Jennsen ©

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