Bientôt le parachute tombera. Et le citron pourra libérer le feu dévorant qui ronge son zeste, il pourra hurler son plaisir, et il mourra. Ce jour là, le soleil ne brillera pas, ce serait inconvenant. Personne ne pourra regarder. L’orange tombera, se détachera des liens qui la retiennent, et roulera jusqu’à la mer. Elle plongera dans l’eau glaciale, rampera sur le sol sableux, rencontrera toutes les créatures merveilleuses que l’océan referme, et n’en sortira jamais plus. Après tout, le citron sera mort, elle ne pourra plus être fruit parmi les fruits. Elle sera juste là, bille orange parmi les poissons globes et les corail couleur miel, parmi les étoiles de mer et les requins scie. Elle voguera, se prélassera, n’aura d’aise que de se laisser flotter au gré des vaguelettes.
Mais le parachute n’est pas encore tout à fait tombé. Il y a du vent dans le ciel, et le souffle impétueux ralentit son mortel atterrissage. La toile rouge est constellée de zébrures noires, et ce n’est plus un parachute, qui nage dans le crépuscule mousseux de la brune, c’est une coccinelle, qui entraine dans sa chute l’agrume jaune souffre et l’orange rondelette. La petite bête gracieuse est aux prises avec un doux mistral, elle s’enlise et s’embourbe dans les nuages crémeux, puis enfin, dans un dernier souffle, se pose sur la falaise de calcaire. Le citron, apaisé, sourit. Enfin il peut libérer le jus de sa chair. Il pousse, pousse, et pousse encore, comme un damné, hurle de ce plaisir trop longtemps contenu, sent le nectar des ses artères se répandre dans tout son être, et, après un ultime cabrement, la peau se fendille et le citron, en un dernier râle d’une intense jouissance, rend son dernier souffle.
L’orange est seule à présent. Son compagnon disparu, la coccinelle éventrée par un vent perfide trop rusé, elle est le dernier être du monde. Personne ne respire. Juste, le vent souffle, et la toile déchirée du parachute semble revivre, se gonfle d’arrogance et d’audace, avant de s’affaisser à tout jamais. La vie n’est que mensonge. Qui ose souffler ainsi ? Est-ce un dieu, trop gonflé de l’orgueil d’être un dieu, qui balaye de son haleine les petits mortels aux os trop fragiles ? Ou bien ce nuage, petit impertinent aux ailes gorgées de poussière, qui savoure sa bataille remportée ? Le ciel est trop pâle, le soleil trop vif, l’herbe trop verte, quelle plaisanterie est-ce là ? Le monde est vide à présent, pourquoi le peupler de tant de couleurs qui sonnent faux ? L’orange regarde l’horizon, et voit, au loin, la raison qui la pousse à encore vibrer. Une immense flaque d’eau, la plus grande qu’elle ait jamais vue. Elle est bleue. Bleu azur, bleu acier, bleu ardoise, bleu givré, bleu de cobalt, bleu canard, bleu dragée, juste, elle est bleue, et il y a tout qui se mélange. La mer, la ciel, et la terre.
L’orange roule.
Affamée par le désir de faire partie du décor. De n’être pas juste une tâche de couleur posée sur le tableau d’un peintre trop fatigué pour le finir. De ne pas être l’ultime pelote ambrée de cette vieille femme fatiguée, qui se meurt de ne pas avoir pu tout tricoter. De ne pas être le ballon de football solitaire sur le terrain déserté par les enfants qui ont grandi. De ne pas être, par pitié, cette orange rabougrie sur une falaise de calcaire, dernier être au monde capable d’entendre le hurlement ravageur du vent qui s’ennuie, de voir l’océan et sa palette de bleus infinis, de souffrir du soleil qui brille trop fort, et de cligner des yeux face à la Vie qui la dévore.
L’orange roule.
Ce n’est plus qu’une question de temps. Bientôt, elle sera là, la femme voilée de bleu, drapée de l’écume vaporeuse de la dentelle de sa robe, elle lui appartiendra, elle pourra se fondre en elle, et enfin, elle ne sera plus seule. À jamais libérée du fardeau insupportable que d’être l’unique chose qui reste. Il y aura des milliers de tortues de mer, de crabes géants, de poissons-clown, d’anémone visqueuses, de pieuvres cuivrées et de méduses voilées. Ça grouillera de vie, partout.
L’orange roule.
Elle en frémit de plaisir. Bientôt, les éponges de mer, les bulots lunatiques, les raies des profondeurs, les hippocampes, les requins-marteaux.
L’orange roule.
Les dauphins, les algues, les calamars, le bruit de l’eau qui s’entortille, les baleines, les langoustines rosées, les seiches vaporeuses.
L’orange ne roule plus.
Elle dégringole. Son hurlement muet se répercute contre les parois rocheuses de la falaise de calcaire. Le soleil ne semble briller plus que sur elle.
PLOUF.
La libération. L’espoir. La vie.
L’orange retient son souffle.
À des kilomètres à la ronde, pas le moindre signe de vie. Un silence fracassant. Un calme plat.
Le vide.
Aucune tortue, aucun poisson, aucune algue, aucune herbe folle, aucun mouvement, juste le néant et l’eau, trompeuse, perfide, qui la nargue.
L’orange frémit de rage. Au-dehors, le vent s’est arrêté de souffler.
En fait, il n’y a jamais eu de vent. Juste l’espoir un jour qu’il y en ait.
Jennsen ©
4 commentaires:
Alors, là, je m'incline Jennsen !
Quelle imagination et quelle force dans cet écrit...
Ce "délire neuroleptique" est un régal - au propre comme au figuré (lol)- Je ne sais où tu vas puiser les idées, mais tu as du talent.
Bravo et bon week-end de Pâques à vous toutes.
Bisous,
Cathy.
Bonjour Cathy !
Merci mille fois de votre commentaire, qui me touche beaucoup. J'étais extrêmement fatiguée quand j'ai écrit ce texte, et je me suis laissée guider par mon inconscient un peu fou, d'où l'étrangeté de l'histoire.
Encore merci !
Bon week-end.
Jennsen.
Coucou jennsen !
C'est vrai que j'aime beaucoup ton style que je trouve savoureux....
En revanche, je dois reconnaître que ce texte, qui frise la littérature de l'absurde, me plaît moyen justement parce que j'ai du mal avec la littérature de l'absurde ( j'ai été traumatisée par ionesco xD ) ;de plus je trouve que tu répète beaucoup tes idées, à chaque fois que tu change de point de vue, tu change simplement les mots...
Par contre j'adore la chute, je ne m'attendais pas du tout à ça !
Enfait, ça fait un moment que je te lis et je trouve que les thèmes principaux sont... L'amertume, la révolte, la rancœur, une colère mal contenue... Comme si tu avais des reproches à faire la vie. Ce ne sont pas mes oignons mais je voulais simplement remarquer que si toi tu sembles écrire pour évacuer ton ressentiment envers le monde moi c'est absolument le contraire, écrire me détend, j'assene de grands coups d'humour pour assommer les soucis qui m'assaillent... Et donc, je me demandais ce qu'il en était des autres.... De melo notamment...
Joyeuses pâques à tous !
Bonjour Célestine,
Merci de ton commentaire et de tes explications. Je crois que je n'ai jamais vraiment lu de nouvelles ou textes absurdes; quand j'ai écrit ce texte, je voulais juste que ça soit un immense délire, que ça n'ait ni queue ni tête, qu'on croit être happé par le début d'une histoire et qu'on se rende compte au final que ce n'est qu'un rêve.
Tu m'as assez bien cernée, en effet, mais je n'écris pas forcément pour "évacuer mon ressentiment envers le monde", il y a peut-être un peu de ça, mais.. Ah, comment dire ? Je trouve qu'il y a dans la tristesse, la révolte, une sorte de violence très belle. Pour moi, le bonheur, la joie, tout le monde connaît. Tout le monde l'a ressenti, tout le monde le vit, au quotidien. Mais qui peut se vanter d'être malheureux ? Je veux dire, réellement malheureux ? Je trouve qu'on ne peut pas dire qu'on est malheureux, au moins par respect pour les gens qui ont le droit de dire ça. Je trouve que la joie, l'allégresse, ça tombe bien vite dans la mièvrerie. Je ne trouve pas de plaisir à la décrire.
Écrire me détend également, évidemment, mais peut-être d'une autre manière.. A la manière cocotte-minute : Tout s'accumule et quand j'écris la "vapeur" s'échappe. Mais avant tout, c'est pour moi une merveilleuse manière de prendre du recul, de réfléchir, et de mettre des mots sur les problèmes qui m'assaillent. J'ai fait le deuil de nombre de choses en écrivant. Et puis écrire, c'est une manière de perdurer ;)
Joyeuses Pâques à toi ! Et encore merci.
Jennsen.
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