L'homme regarde la jeune fille s'endormir, soulagé. Les battements de son coeur se calment, sa course devient plus régulière, et il laisse libre cours à ses pensées. La drogue a eu l'effet escompté, et plus encore, car la fille s'était mise à délirer. Il regarde l'enfant, qu'il trouve belle. De longs cils noirs s'entremêlent, et de petites veines bleutées apparaissent sur ses paupières. Sa bouche, légèrement entrouverte, est bien dessinée, d'une belle couleur rose pâle. Sa peau d'une blancheur immaculée et son visage ovale lui donnent un air angélique. Des cheveux roux bouclés forment comme une auréole autour de sa tête.
Il se dit soudain qu'il est encore temps. Qu'elle est trop jeune, trop belle pour être mêlée à tout ça. Puis il réfléchit. Mais être mêlée à quoi ? Même lui ne le savait pas. Et après tout, c'était peut-être mieux ainsi. Beaucoup d'hommes étaient morts pour avoir trop su. Alors il continue sa marche. Le vent qui s'était endormi se ranime violemment, et les cheveux de la fillette dansent autour de son visage, et frôlent la figure de l'homme. Une douce odeur d'amande l'envahit, puis il secoue la tête. Il lui serait bien trop facile de se laisser attendrir par l'enfant, de l'amener avec lui dans le sud, loin de tout ça. De cet immense désordre. Mais il ne pouvait pas. Il avait promis de l'amener, et de partir sans se retourner, sans se poser de questions. Alors il le ferait. Comme un légume, comme un robot à qui l'on donnerait des ordres et qui les effectuerait mécaniquement, sans savoir pourquoi. Sans comprendre pourquoi. Mais il était tellement facile d'obéir sans se poser de questions, il était tellement facile d'accepter d'occulter certains détails, il était tellement facile de faire semblant de ne pas savoir. De ne pas voir. De ne pas comprendre. D'être juste une bête de somme, assez intelligente pour dire oui, trop bête pour dire non. Il avait choisi la facilité. Il avait choisi l'ignorance. Pour se garantir la sécurité, à lui et à sa famille. Alors oui, il emmènerait cette fillette, si jeune et si belle soit-elle, quoi qu'on lui fasse, quoi qu'il lui arrive par la suite. Mais à ça, il ne fallait pas y penser. Il fallait juste penser qu'après tout cela, ce serait fini. Oui, après tout cela, ils partiraient tous dans le sud, et ils reprendraient leur vie en repartant de zéro. Ce qu'ils avaient fait jusqu'alors ne compterait plus.
Il était arrivé au jardin. Une douce lueur nimbait les buissons et la fontaine qui ne marchait plus depuis bien longtemps. Les sapins étaient tous décharnés, et le sol n'avait plus aucun gravats. On marchait sur du sable, sur de la terre devenue boueuse à cause des pluies d'automne qui avaient ravagées la région. Il y avait là un banc en bois, sur lequel l'homme déposa l'enfant délicatement. Il la regarda une dernière fois, et partit sans se retourner, comme il devait le faire.
Il n'avait pas failli une seule fois au instructions qui lui avaient été données. Il devait à présent rentrer chez lui, passer la nuit et partir tôt le lendemain pour le sud.
Il marchait à vive allure, pour se débarrasser du froid qui le mord violemment, et pour oublier le visage de la petite fille. Il arriva devant la porte en fer forgé de la maison qu'il habite avec sa femme et ses trois enfants depuis quinze ans. Il l'ouvrit. Fit quelques pas, avant de se rendre compte que la cuisine était allumée, alors que tout le monde devrait être couché. C'est le matin à présent. Il entra dans la cuisine. Sa femme y était. Il la voyait de dos, assise sur une chaise, la tête entre les bras. Il lui tapota doucement l'épaule, elle s'affala de tout son long sur la table. Une tâche rouge obscurcissait son dos. Il couru dans la chambre des enfants. Personne. Ils étaient dans la salle de bains, endormis dans la baignoire qui débordait d'eau. Il hurla. Entendit du bruit. IL était encore là. IL l'attendait. Évidemment. Alors il couru. Pas pour se sauver, car il était déjà perdu. Mais parce qu'il n'avait rien d'autre à faire, à part hurler, toujours plus fort. Il sortit de la maison, se fit surprendre par le vent qui cinglait violemment. Il entendit des pas derrière lui, ne s'en préoccupa pas. Il n'avait jamais couru aussi vite. Sa violente fureur lui donnait des ailes, son désespoir assommant propulsait ses jambes à une vitesse effarante. Puis il s'arrêta. Se retourna. L'autre ne le poursuivait plus. Il s'était dit que ça ne valait pas la peine, et il avait eu raison. De quoi est capable un homme formé pour ne pas réfléchir, pour ne pas penser, assommé par la douleur de la perte des seuls êtres qu'il aime ? L'homme ne savait pas quoi faire. Il se retrouva soudain devant le parc. La petite fille était toujours allongée sur le banc, endormie. Ils n'étaient pas encore venus la chercher. Et là le monde s'arrêta, et regarda fixement pendant quelques temps. Un silence assourdissant se fit entendre. L'homme s'approcha. Regarda le petit être qui dormait calmement, sa poitrine se soulevant à chaque respiration. L'aube qui commençait à poindre révéla de délicats reflets dorés dans ses longs cheveux roux emmêlés. La peau de la fillette devint translucide aux timides rayons du soleil qui peinait à ouvrir les yeux. L'homme la contempla, émerveillé, tandis qu'un sentiment de haine et de vengeance l'assaillit violemment. L'espace d'un instant, il oublia tout. S'approcha encore. Retint sa respiration. Prit l'enfant dans ses bras. Elle, il aura pu la sauver. Il la serra fort contre lui, comme à l'aller, mais cette fois pas pour l'amener à sa perte. Il partit en courant avec l'enfant contre sa poitrine.
Le monde a fini de regarder, et se remet à respirer.
Jennsen ©
L'optimisme, c'est parler de ce qu'il reste quand tout est perdu.
Jennsen
1 commentaire:
J'aime j'aime j'aime ! pas besoin de tout comprendre pour être satisfait ! C'est un flash comme j'aime ! Merci Jennsen !
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