Citation

"Faites des rêves immenses pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant."

William Faulkner

lundi 14 novembre 2011

Mademoiselle Emilie Partie 3

25 octobre 2010

Stéphane tient à me voir, aujourd’hui. Bah oui, même quand on est leucémique, on est obligée de revenir dans la réalité de temps en temps. Mais pour lui, je crois que je peux bien faire ça. Je respire un grand coup et pousse la porte du café dans lequel il m’a donné rendez-vous. Je le vois, il me sourit. Je le trouve moins beau qu’avant.
Puis on parle. Ça m’agace, de parler. Je ne parle que le jeudi. Le reste du temps, je subis les bla-bla des autres. En entendant, mais sans écouter vraiment. Mais lui je l’écoute. Car il a mis son plus bau pantalon, et s’est aspergé de parfum, alors que d’habitude il n’en met jamais. Je me sens mal à l’aise.
« Tu te sens bien, comment ça se passe ?
- Je survis comme je peux, avec les moyens du bord. » Il sourit tristement.
« Tu…euh… Tu ne devais pas commencer un traitement il y a un mois ? ». Je renonce à lui épargner quoi que ce soit. Après tout c’est un grand gaillard dont le bras fait ma jambe, il pourra bien supporter ça.
« Si, mais il ont fait des analyses plus poussées et je souffre d’une leucémie aiguë myéloïde.
- Ce qui veut dire ?
- 19 cas depuis 1980.
- …
- C’est une leucémie souvent incurable. Le chirurgien a dit qu’il allait m’appeler quand il aurait trouvé un traitement à peu près adéquat.
- …
- Dis quelque chose, merde.
- Et tu veux que je dise quoi ? ». Là je ferme les yeux doucement.
Putain pourquoi tes venue ? Mais pourquoi tes venue bordel ?
Je dois me retenir de ne pas pleurer. Je me fais violence pour ne pas pleurer. Il s’approche de moi et me prend dans ses bras. Il est doux. Mais la seule chose qui me vient à l’esprit c’est qu’il a mis trop de parfum. Je ne veux pas qu’il me déteste, alors je pose ma tête sur son épaule, et je le serre moi aussi. Tout au fond de moi, je lui dis adieu. Je ne veux pas le revoir, je ne veux pas avoir envie de pleurer, je ne veux pas le faire souffrir.
Je veux juste vivre avant de mourir.


2 novembre 2010

Le téléphone sonne. John. Merde, fait chier. J’avais fini par croire qu’il m’avait oubliée. Il veut que je passe à l’hôpital demain. L’espoir le fait vivre, à celui-là.
Au fond à quoi ça sert l’espoir ? À ce qu’on se mente, qu’on se voile la face, qu’on fasse tout pour y croire alors qu’on sait pertinemment que c’est la fin ?
L’espoir est une gigantesque blague qui se fout de notre gueule voilà tout.
Je commence à être fatiguée de vivre. Et l’autre con du 5° qui se plaint parce qu’il a attrapé un rhume carabiné. Putain mais s’il savait, si seulement les gens pouvaient arrêter de regarder leur cul et voir qu’il y en a qui souffrent tellement plus qu’eux.
Et pendant que vous vous plaignez que l’eau de votre bain est trop chaude, il y a un gamin qui est en train de mourir de froid de l’autre côté de la planète.


9 novembre 2010

Je vais voir Momo aujourd’hui, même si ce n’est pas jeudi. J’ai besoin de lui, de ses yeux doux et de son sourire qui décongèlerait un iceberg. Il n’est pas à sa place habituelle. Alors je l’attends, je m’assois sur son carton et je regarde. Je regarde les gens, qui ont l’air heureux. Qui sourient comme je n’aurais plus jamais le droit de sourire, comme s’ils étaient invincibles et que rien en pourrait jamais les briser. Je regarde le soleil, qui brille comme un fou, et je me dis qu’il brille si fort juste pour illuminer ma bassesse. Je regarde les oiseaux qui semblent chanter un hymne à la Mort.
Et puis je vois Momo qui arrive, et tout s’éteint. Il n’y a plus que lui.
« Bonjour princesse. ». Il ne me demande pas pourquoi je suis là. C’est ça qui est bien avec Momo. Il comprend toujours. Et il sait se taire. Même s’il se tait je sais qu’il écoute, plus que n’importe qui, alors je parle, les mots sortent furieusement de ma bouche avec un plaisir indicible, une force monstrueuse, et je ne m’arrête plus. Lui il me regarde et je me sens plus vivante que jamais. Je lui raconte ma peur, ma terreur, je lui dit que la chimio commence dans deux jours. Je lui demande si ça fait mal, je lui demande si je vais toujours être la même après, je lui dis que je vais perdre mes cheveux. Je lui dis que je ne voulais pas de tout ça. Je lui dis que si je dois souffrir, je préfère mourir tout de suite. Je sors tous les mots qui me brûlent, qui me détruisent, je sors tout de moi. Puis il n’y a plus rien. Alors je me tais. Intérieurement, je le supplie de dire quelque chose, de me dire que je suis folle, qu’il ne peut rien faire, lui, avec son saucisson et son sourire.
S’il te plaît Momo, dis moi quelque chose.
« Vous savez quoi, Madame Émilie ?
- Mademoiselle, pas Madame ». Là il sourit Momo.
« Tu sais quoi Mademoiselle Émilie, je t’aime. Alors le vieux Momo, il te protège.
- Je sais ».
Et je souris. Parce que je le sais vraiment.


23 novembre 2010

Ça y est. Je suis chauve. Momo il me dit que je suis toujours aussi belle. Moi je me fais peur. Je suis fatiguée. John a dit que ça ne serait que temporaire. Temporaire est une saloperie de mot pour ne pas dire qu’on ne sait pas quand ça va s’arrêter. Tous les gens autour de moi sont doux, gentils, serviables.
Tous les gens autour de moi sont des hypocrites. Il sourient parce que c’est plus humain de sourire aux malades, et quand ils me proposent de l’aide alors qu’ils savent pertinemment que je vais dire non, ils sont contents parce qu’ils ont fait leur bonne action de la journée.
J’ai demandé à John si j’allais mourir. Ses petites billes rondes m’ont scrutées, sans doute pour savoir si j’étais capable de le supporter. Je ne sais pas ce qui l’a décidé à me le dire. Je pèse 40 kilos toute habillée, j’ai une mine affreuse et j’ai l’air d’une enfant perdue.
Pourtant il l’a dit.
« Tout le monde meurt un jour vous savez.
- Est-ce que je vais mourir bientôt ?
- Nous faisons notre maximum pour ralentir la progression de la maladie.
- Donc je ne guérirais pas ?
- Je ne le sais pas, Madame.
- Arrêtez de me dire Madame. C’est Mademoiselle. »
C’est vrai ça. Madame ça fait tout de suite plus grave, plus sérieux. Plus distingué.
Je n’aurais pas le temps de me faire appeler Madame.


Jennsen ©


La suite la semaine prochaine.

2 commentaires:

Céleste a dit…

Je trouve que le texte est bien écrit, et que tu exprime bien la "gloutonnerie de vivre" que ressent Emilie, et les tares de la société^^ Cependant, plusieurs choses me chiffonnent :
tout d'abord, sa relation avec Momo : très belle relation mais ils ne se voient que le jeudi avant la partie 4??
Et puis Emilie fuie ses amis (ou plutot son ami : Stéphant), et elle continue à passer tous les jours de la semaine à écouter les autres ? Mais pourquoi elle passe tant de temps à se donner la peine d'écouter (ou faire semblant) des gens poliment si elle ne peux pas supporter d'être avec des amis sans leur rentrer dedans ? A propos du peu de personnages qu'il y a dans ton texte : c'est un choix, chaque personnage (stéphant et momo) représentant une catégorie des relations d'Emilie, ou c'est juste que tu n'en a rien à foutre du reste de sa vie ? Moi je trouve que c'est un peu creux du coup. Comme si emilie vivait à fond mais qu'elle oubliait toute sa vie sauf les moments passés avec des gens "importants" de l'histoire.
Voilà, hier avant de dormir ça m'a frappé, je trouvais bien que quelque chose clochait, ça m'a frappé mais maintenant j'ai oublié le beau discours que j'avais préparé... désolée^^

Jennsen a dit…

Célestine,
Oui, Émilie et Momo ne se voient que le jeudi, Émilie travaille encore et ils ne peuvent pas se voir tous les jours.
Ensuite, ce n'est pas Stéphant mais Stéphane --'.
Émilie, en fuyant ses amis, veut fuir la réalité et tout ce qui se rattache à elle, par exemple ses amis qui ne peuvent pas lui faire oublier sa maladie comme le fait Momo. Elle veut quand même profiter un peu de ses amis, pas pour elle, mais pour eux, elle ne veut pas partir sans leur avoir dit au revoir, sans passer un peu de temps avec eux, car même si elle n'a pas vraiment besoin d'eux elle ne peut pas les oublier car ce serait comme rayer une partie de sa vie.
Tu sais j'ai écrit ce texte pour plusieurs raisons personnelles, j'ai jamais voulu faire une auto-biographie complète de la vie d’Émilie. Mais non, je n'en ai pas "rien à foutre", si c'était vraiment une question, mais je trouve qu'il n'y a rien à ajouter, que parfois il ne faut pas faire des descriptions trop avancées. Je pense qu'on a pas besoin d'en savoir plus sur Émilie, ça serait lourd et pesant, parfois il faut savoir aller à l'essentiel, mais ce n'est que mon avis.
Oui, elle vit à fond, oui elle veut oublier sa vie passée pour ne plus vivre que dans le présent.
Tu apprends que tu vas mourir dans 2 mois, tu fais quoi toi ?
Chacun a sa propre réponse à ça, moi à travers mon texte j'ai écrit la mienne.
Je fais un énorme Fuck à la mort et je profite de la vie.
Voilà, merci de ton commentaire, ça fait du bien de voir qu'il y a au moins une personne qui lit ce blog --' :)

Chercher un texte