Le jour où j’ai dit à Momo que j’étais leucémique, il m‘a tendu une tranche de saucisson. Le jour où je lui ai dit qu’on allait commencer la chimio, il m’a dit que je serais belle en Barthez.
Le jour où je lui ai dit que j’allais mourir dans deux mois, il m’a dit qu’il foutrait un poing dans la gueule de la Mort si elle se ramenait.
Quand je me suis affalée par terre, hier, en pleine rue commerciale, il m’a relevée en me souriant, comme si je venais de lui dire l’heure.
Il n’a jamais failli, Momo, jamais vacillé. Il a toujours été indestructible, Momo.
En ignorant ma maladie, il a fait comme si elle n’avait jamais existé.
Il m’a sauvé la vie, Momo.
22 mars 2011
Je suis toujours vivante. La Mort doit en avoir marre que je lui résiste. Et moi je continue à être heureuse, stupidement heureuse, comme une enfant de 2 ans qui vient de découvrir qu’elle peut courir. Je vois mes amis, ma famille, mais surtout Momo. Et puis j’ai vu John aussi. Il m’a dit que j’étais la patiente la plus têtue qu’il ait jamais eu.
Je crois que c’est sa façon de me dire que je vais lui manquer.
7 avril 2011
Avec Momo, on a parlé de la Mort. C’était la première fois.
« Dis Momo, tu crois que ça fait quoi quand on est mort ? ». Là le Momo il m’a regardé, et il m’a comme posé une question, avec grands yeux tout bleus. Je crois qu’il me demandait si je voulais vraiment qu’on parle de ça. Je me suis mise contre lui, entre ses bras chauds, et j’ai attendu. Je savais que là, tout contre son torse, il ne pourrait rien m’arriver. Au bout de quelques minutes, je crois que j’ai répondu à sa question, et il a ouvert la bouche.
« Je crois que quand on est mort c’est comme quand tu dors, sauf que tu ne peux pas rêver. » Là je tremble.
« Alors c’est le néant ?
- ça dépend si tu veux que je te dise la vérité, princesse.
- Je ne sais pas, en fait. Je crois que je n’ai pas envie que ça soit le néant.
- Quoi, toi tu préférerais que ça soit un ptit ange qui te réveille tous les matins en jouant de sa lyre et en t’annonçant que ça sera tous les matins de l’éternité comme ça ? Tu préfèrerais vivre dans le monde de Charlotte au Fraise, avec un arc en ciel tous les mètres, des fleurs partout et des gens qui te disent bonjour en souriant ? Franchement, je te croyais moins cucu. »
Je ne sais pas comment il fait, Momo. Mais je n’ai plus peur du néant, maintenant.
23 avril 2011
Je défie toutes les lois de la nature, même les plus indiscutables d’entre elles. Je devrais déjà être morte. On s’interroge sur mon cas.
John, avec toutes ses années d’études et tout son fatras de diplômes, il n’y comprend rien.
Momo, avec son sourire et un saucisson par semaine, il assomme tous les scientifiques du monde, il défie toutes les lois de la nature. Même la Mort a peur de lui.
17 mai 2011
Je n’aurais voulu manquer ça pour rien au monde. Aujourd’hui, c’était l’anniversaire de Momo, et je crois que c’était le plus beau jour du monde. On est allés au marché, on a acheté toutes les cochonneries qu’on voyait, et on s’est empiffrés de churros, de sucres d’orge, de guimauves au citron et de bonbons dégoulinants de sucre toute la journée. Après, on s’est promenés au bord de la mer, et j’ai eu envie de me baigner. On dirait pas, mais il fait froid, un 17 mai, au bord de la mer, en Bretagne. Mais je voulais me baigner une dernière fois. Je crois que Momo se sentait incapable de me dire non. L’eau devait être à 15°C, mais moi je la trouvais délicieuse. On y est restés quelques minutes avant que Momo dise qu’il fallait que je sorte. On avait l’air fin, sur la plage, avec nos pulls de laine qui nous collaient à la peau et nos chaussures bon marché qui faisaient d’adorables « sploch-sploch ». Mais quand on sait qu’on va bientôt mourir, c’est incroyable comme notre vision des choses change tout à coup. Cette vieille femme qui promenait son affreux chien sur le sable mouillé, elle nous a regardés comme si nous étions deux aliénés, mais moi j’ai eu pitié pour elle. J’ai eu pitié pour elle qu’elle n’ait rien d’autre à faire un mardi après-midi que de trainer sa graisse en tirant son malheureux chien sur les plages désertiques du Morbihan.
On ne se rend pas compte, quand la Mort ne nous a pas encore approchés, ce que ça peut être stupide, de promener son chien sur une plage.
Il y a tellement mieux à faire.
25 juin 2011
Je suis encore là. Je crois que je commence à fatiguer. J’ai remercié John, aujourd’hui. Car je me suis rendue compte qu’il n’était pas censé me laisser sortir de l’hôpital, ni me laisser m’occuper de ma vie à ma guise.
On dit très rarement non à Momo.
C’est qu’il peut être impressionnant, parfois, mon Momo.
Ce matin, en allant au magasin pour acheter notre saucisson, on est passé devant l’école, et j’ai vu des enfants qui parlaient, qui couraient. Qui riaient.
Je me suis sentie en trop, comme si moi je n’avais plus le droit d’être là.
19 juillet 2011
C’est le soir. Je suis dans les bras de Momo, sur son carton, devant le magasin. On parle, on regarde les étoiles. Il fait frais. Mais j’aime ça, parce que les frissons qui parcourent ma peau me prouvent que je suis vivante.
« Dis Momo, c’est quoi ton vrai nom ?
- Paul-François. Alors tu comprends…
- Je préfère Momo.
- Moi aussi princesse.
- Je crois que je t’aurais moins aimé, si j’avais dû t’appeler Paul-François. »
Momo il sourit, et ça me rend heureuse.
« Comment tu as fait, pour me faire oublier que j’étais malade ? ».
Là il tremble, mais il ne se défile pas.
« J’ai essayé de l’oublier moi aussi.
- Mais tu n’y es pas arrivé. »
Ce n’était pas une question, alors Momo ne répond pas.
Puis on ne dit plus rien. On regarde le ciel bleu roi, et les milliards de petites taches scintillantes qui luisent comme des folles.
Je me tourne vers lui, et doucement je murmure :
« Merci.
- De quoi ? »
Merci d’être là, près de moi, merci de ne m’avoir jamais abandonnée, merci d’avoir été si fort, si bon, merci de m’avoir toujours aimée alors que tu savais que j’allais mourir, et de m’aimer encore plus.
« Merci, c’est tout.
- Alors de rien. »
Mes yeux s’emplissent de larmes peu à peu.
« Émilie ? ».
Là je sais qu’il faut bien que j’écoute ce qu‘il va dire. Car il ne m’appelle jamais Émilie. C’est toujours princesse, ou mademoiselle Émilie.
« Je t’aime ».
C’est tout. Je t’aime. Trois petits mots. Les plus importants.
« Je t’aime aussi, Momo ».
Puis je me serre encore plus contre lui, pour sentir son odeur, sa bonne odeur de savon de Marseille et de lessive à la violette.
Et je regarde le ciel, encore. Elles sont belles, les étoiles, si belles. Elles brillent si fort.
C’est beau, le ciel, un soir de juillet.
J’ai trouvé ce cahier sur elle. Elle écrivait dedans hier.
Je crois que c’est à moi de finir l’histoire.
La petite est morte. Dans mes bras, hier soir. Elle souriait, à moi, aux étoiles, je n’en sais rien, mais elle souriait, et elle était belle, si belle… Moi j’étais comme un con à entendre son cœur qui battait faiblement, et je ne pouvais rien faire. J’avais envie de hurler, mais je ne faisais que la serrer plus fort dans mes bras, de peur qu’elle ne comprenne.
C’était toute ma vie, cette gamine.
Quand tu marches avec elle, c’est le soleil que tu tiens par la main.
Elle t’éblouit, mais sans te piquer les yeux.
J’ai voulu la sauver. J’ai voulu lui faire oublier qu’elle allait mourir.
Moi je souffrais comme un fou, mais il fallait que je garde tout ça à l’intérieur de moi, il fallait que je lui sourie comme si tout était normal.
Comment j’aurais pu étouffer sa souffrance, si je lui avais servi la mienne sur un plateau ?
Elle avait besoin de ça. Du Momo fort et indestructible.
Merci. Je ne sais pas à qui je dois le dire, mais merci de me l’avoir laissée un peu plus. Merci de m’avoir laissé le temps de l’aimer, merci de m’avoir laissé la protéger.
Cette fille c’est une perle, un diamant à l’état brut. Je l’aime, si fort que ça me brûle, ça me détruit. Je veux la serrer dans mes bras, sentir son odeur, la voir sourire, comme avant. Et là mon cœur se compresse comme un fou et me fait un mal de chien.
Mon soleil s’est éteint, et je vais devoir continuer avec la pluie.
Mademoiselle Émilie est partie.
Momo
Pour Méli.
Jennsen ©
Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil
Le temps de rire aux assassins
Le temps d'atteindre l'autre rive
Le temps de courir vers la femme
Le temps d'atteindre l'autre rive
Le temps de courir vers la femme
Il avait eu le temps de vivre.
Boris Vian.
3 commentaires:
Juste parfait... Merveilleusement écrit ! Sensations bien retranscrites, émotions, on reste à l'essentiel, personnages attachants... Enfin bref : ça me plaît vraiment !! Je t'aime très fort Jennsen ! Merci !
Oui, merci pour ce texte si juste et touchant... un bijou sobre et brillant.
Merci, c'est gentil. :)
Enregistrer un commentaire