Citation

"Faites des rêves immenses pour ne pas les perdre de vue en les poursuivant."

William Faulkner

lundi 11 mars 2013

Le dragon et la petite fille

   Kÿ ouvre ses paupières. A son réveil, il est surpris par une petite fille. Il la regarde. Elle soutient son regard, dans le blanc des yeux. D'habitude le grand dragon est symbole du mal et les rumeurs du village plus loin, en contrebas de son nid, le disent même l'incarnation du diable. Pourtant l'enfant aussi jeune soit-elle ne semble pas avoir peur. Kÿ, intrigué se relève pour faire valoir sa haute prestance et pense que cela suffira pour la voir détaler en criant. Que nenni.
-Qui es-tu, jeune fille ? demande t-il étonné.
-Je m'appelle Ënaelle, répond t-elle d'une voix fluette.
Sans avoir plus de précision le dragon poursuit.
-Tu n'as pas peur, Ënaelle ?
-Si.
Une pointe d'orgueil apparaît sur son visage recouvert d'écailles vertes émeraudes mais déconcerté il se rabaisse.
-Et bien... que fais-tu ici ?
-Je suis venue te voir.
A ces mots, Kÿ se demande s'il ne vaut mieux pas la faire passer sous ses flammes ardentes mais il se ravise. Il est trop rare qu'un humain pénètre dans sa tanière, c'est même la première fois.
-Pour quoi faire ?
-J'ai entendu du mal de toi, beaucoup de mal et je suis lasse des guerres... raconte-moi tes exploits !
-Pardon ? Non, je ne raconte pas d'histoire pour endormir les enfants humains ! Et puis comment es-tu arrivé ici ?
Elle le dévisage.
-Je ne veux pas une histoire, je veux que tu me racontes une de tes aventures !
Un long silence s'installe soudainement et le dragon ne se souvient pas qu'un humain pouvait être aussi têtu, peut-être est-ce l'âge ? se demande t-il.
-Je sais que tu ne me mangeras pas, dit-elle en faisant briller ses pupilles mystérieusement comme pour l'amadouer. Je viens de trop loin pour revenir sur mes pas et je sais que tu es bon conteur...
Kÿ réfléchit en arquant ses sourcils.
-Ah ça oui ! dit-il, le meilleur du pays, mais dis-moi, comment le sais-tu ?
-Je le sais, c'est tout !
Il soupir et commence à peser le pour et le contre de la situation :
-D'une part je ne te connais pas, et j'ignore la manière dont tu es parvenue jusqu'ici mais saches qu'en ce lieu les distractions sont rares et je m’ennuie à mourir sans avoir personne à qui parler.
Un silence retombe à nouveau et la petite fille commence à esquisser un début de sourire.
-Je veux bien te raconter une de mes aventures, à conditions que tu m'en dise plus sur toi lorsque j'aurai finis.
-Promit ! s'enquit-elle.
-Bien, alors je te propose de te raconter ma toute première aventure, la genèse de toutes les autres. Ah oui ! En fait moi je me nomme Kÿ.
Elle s'empresse de s'asseoir contre le flanc du dragon et celui-ci l'entoure de sa grande queue en pointe avec toute la douceur possible avant de commencer.
-"C'était il y a mille ans maintenant, je m'en souviens comme si c'était hier. La grande et majestueuse tour noire d'Osgat s’était effondré dans un vacarme assourdissant. Le souffle monstrueux provoqué par les chutes des blocs de bétons avait soulevé un immense et opaque nuage poussiéreux. La terre tremblait avec une telle intensité que le sol s'était craquelé par endroit laissant entrevoir une crevasse dont le fond invisible ne faisait que croître. Ce spectacle apocalyptique visible à des lieues à la ronde avait plongé Delerith, le pays des poètes, dans une pénombre angoissante. Et de ce chaos avait alors surgit une ombre titanesque... "Les ténèbres étaient revenues" disait-on. Une flamme jaillit du néant accompagnée d'un puissant rugissement aiguë comme pour célébrer l'instant maléfique. Le dragon robuste et gigantesque avait déployé ses ailes avec l'élégance commune à ces légendes volantes. Un autre jet de feu déchira l'atmosphère et la créature prit son envol pour disparaître on ne sait où.
  Les paysans et les quelques poètes qui étaient venus se réfugier dans la forêt pour une meilleure inspiration des mots furent témoins de la scène. Terrifiés ces gens avaient donc décidé de le nommer " Géant des enfers " ce qui donnait dans leur langage maternel :" Sÿ Valavin". Ne l'ayant jamais vu, ceux-ci connaissaient à présent l'imposante présence de la bête et les dégâts qu'elle pouvait engendrer. Certains avaient répandu la rumeur d'un nid de dragon dans les montages Tandoriennes mais tous avaient craint que celui-ci ne revienne pour tout dévaster comme dans l'ancien temps. Alors Rodac, le roi du pays, soucieux de la bonne portance de son peuple, déclara la somme d'un millions d'écus d'or pour quiconque ramène le cadavre du dragon devant les portes du palais royal. Pour n'importe quel dragon d'ailleurs, car à ce moment là, tout le monde savait qu'il n'y en avait pas qu'un. A cause de cela ma vie s'est retrouvée en danger avant même que je ne vienne au monde. Je n'étais qu'un vulgaire œuf verdâtre à l'époque et étant le cadet d'une portée de cinq autres, ma mère ne pouvait pas nous transporter aisément. Sans plus se soucier des longues battues que l'on menait contre sa race elle espérait vivre sa vie dans les montagnes normalement et habituellement aux deux autres portées antérieures à celle-ci.
  Mais un jour son repère fut découvert par six braconniers.Elle réussit à en tuer quatre après un long combat (puisque une femelle dragon en phase d'allaitement ne peut plus produire de flammes) et les deux autres gravement blessés réussirent à se sauver. Inquiète, elle décida de nous cacher dans un buisson à proximité d'un bois dans la nuit qui suivit. Et je remercie encore l'initiative de ma mère, car sans cela je suis certain que je ne serais pas là pour te raconter cette aventure, petite fille. Je ne l'ai plus jamais revue depuis."
-Comment peux-tu dire que tu la voyais alors que tu n'avais pas encore éclos ? coupe Ënaelle.
-Car même si j'étais encore enfermé dans ma coquille, je sentais se présence, je ressentais ses peurs et ses craintes et savais-tu que l'éclosion d'un œuf peut même être retardée si la mère sent un danger ? Puisque c'est précisément la mère qui déclenche l'éclosion en lapant la surface des coquilles.
» Puis les jours et les nuits passèrent dans le froid qui nous enveloppait chacun notre tour, sans avoir la moindre chance d'éclore nous étions tous condamné. Mais au levé du troisième soleil, une main nous saisit et nous fourras dans ce que je ressentais être une poche d'une besace. Cet endroit aussi inconfortable soit-il était quand même bien plus chaud. Durant un temps infinis nous fumes chahutés en tout sens sans en comprendre la raison. Et malgré que je sois toujours en vie ou plutôt en voie de naître à ce moment là, je me pensais perdu dans les mains d'un braconnier sans prétention. A ma grande surprise se sont ces mains qui m'ont fait éclore."
-Mais tu as dis que seul ta  mère le pouvait ? interrompt Ënaelle en fronçant ses fins sourcils noirs
-Oui mais ce n'était pas un braconnier, lorsque j'ai découvert ce monde extérieur, c'était dans la demeure du mage Clétos. Une petite maison caché dans la forêt de Forennden au pied des montagnes Tandoriennes. Malheureusement sur mes cinq fraternels je fus l'unique à sortir de ma coquille, ils étaient, d'après Clétos, morts gelés. Le mage vivait seul et durant cinq autres jours il me fit une éducation en sorcellerie "qui pourrait me sauver si l'occasion se profilait" disait-il. Clétos était un être sage et connaissait tout le savoir de ce monde. Sans égoïsme, il était simple et voulait toujours aller au bout de ses objectifs avec ses rares cheveux blancs flottants.
-Mais pourquoi t'as t-il pris avec lui ?
-Oh cela je l'ignore totalement car il n'a jamais voulu vraiment me l'avouer mais je suis sûr qu'il y a une bonne raison à cela.
 "Des semaines passèrent et les humains semblaient perdre peu à peu le contrôle de la région et bientôt, du pays. Les dragons se multipliaient vite, trop vite et leur férocité dévastaient tous les malheureux villages aux alentours. Même ma vie étais en danger, ma race assoiffé de pouvoirs et avides d'or et de terres, n'aurait pas hésité à sacrifier un des sien pour un écu de bronze. J'étais en danger. Clétos aussi. C'est pourquoi il décida de nous conduire hors de Delerith, de l'autre côté de la frontière réputé pour son calme et sa tranquillité, Sidggard le pays des chevaux.
Pendant notre voyage nous devions parcourir deux cents lieues et ce n'était pas une mince affaire. Bien sûr je ne savais pas voler, je devais marcher. Donc, nous partîmes un soir de pleine lune, notre premier objectif étant de passer par le col des montagnes Tandoriennes. Nous venions de sortir de la forêt et nous apprêtions à commencer l'ascension du col lorsque nous fîmes une rencontre surprenante. C'était un nain des neiges. Petit et trapu il fit pivoter sa hache de son dos pour la dresser contre nous.
-Qui va là ? demanda t-il avec un fort accent typique des hommes du Nord. 
-Je suis Clétos.
Le nain écarquilla ses yeux.
-Le mage des mages, souffla t-il.
-En personne.
-Veuillez m'excuser d'avoir pu douter de vous mon seigneur.
Il baissa son arme et m’aperçus.
-Que faîtes-vous avec un dragon ?
-Je suis en route pour une affaire importante, si vous pouviez éviter de me mettre en retard noble nain.
Mais celui-ci n'avait nulle envie de nous laisser repartir, bien au contraire, il s'avança vers moi d'un air menaçant en me pointant de la pointe de sa hache.
-Les dragons sont interdits sur ces terres, l'ignorez-vous ?
-Me dire que j'ignore certaines choses rabaisse votre estime, répondit Clétos en repoussant la lame de la hache d'un revers de main.
Le petit homme prit peur.
-Je suis désolé mon seigneur, j'ai reçu des ordres.
-Que diriez-vous de nous escorter de l'autre côté des montagnes ?
Il ne bougea pas et ne dit rien.
-Il vaudrait mieux que vous acceptiez ma proposition car vous savez ce que je peux faire lorsque je suis contrarié, n'est-ce pas... Blénor ?
-Vos pouvoirs de télépathie ne m'impressionnent pas !
-Ah oui ? Je peux pourtant accomplir des sorts plus terribles ...
-Très bien, très bien... De l'autre côté, pas plus loin ...
-Ni plus, ni moins, conclut Clétos, souriant.
    La petite fille baille en s'étirant lentement. Kÿ voit le Soleil rouge disparaître à l'horizon.
-Il se fait tard, tu devrais rentrer chez toi.
-Je ne peux pas, je n'ai plus de chez moi, dit-elle en baissant la tête, mon village a été pillé.
Le dragon se redressa et jeta un coup d’œil à l’extérieur.
-Mais ton village est intact.
-Je ne viens pas de celui-ci, corrige t-elle en masquant ses larmes avec ses cheveux d'encre. Je n'ai plus de parents, je n'ai plus de famille, je n'ai plus rien.
Le dragon ne sait plus quoi dire devant cette humaine désemparée en pleurs, assise en tailleur, la tête dans les mains.
-Pourquoi es-tu venue jusqu'ici ? demande t-il, pourquoi n'es-tu pas allée au village avoisinant ?
La fille tressaille et se retourne vers l'entrée. Un chat noir viens de la franchir. Le dragon sursaute et s'indigne de ne pas s'être aperçu de sa présence plus tôt.
-Ne vous inquiétez pas, rassure le chat d'une voix paisible. Je viens en ami.
-Quelle est la raison de votre venue... Chat ? interroge Ënaelle en se levant.
-Je suis envoyé par Clétos, pour amener mademoiselle à sa demeure.
La petite fille regarde Kÿ.
-Il t'attends...avertit le dragon, n'oublies pas qu'il sait tout.
-Quel âge a t-il ? demande t-elle effrayé.
-Le mage des mages n'a pas d'âge, il est immortel... répond le chat. Pourquoi cette question ?
-Je lui racontais mes aventures avant que vous n'arriviez, Chat, et ma rencontre avec Clétos.
-Mais nul humain ne peut vivre éternellement ! s'exclame la fillette.
-Clétos n'est pas un humain, petite fille, lui fit remarquer le chat. Allons dépêchons la nuit va bientôt tomber et nous avons tant de chemin à parcourir.
-Une semaine de marche vous sépare de sa demeure, intervient le dragon, je vous y emmène, montez sur mon dos.
A peine ses mots prononcés que la queue de Kÿ entoure Ënaelle et la dépose sur son dos écailleux. Le chat quant à lui, grimpe sur un rocher et bondit pour venir se blottir juste à côté d'elle. Puis le dragon sort de sa tanière et déploie ses immenses ailes. La petite fille se rend compte alors de la taille de l'imposante créature qu'elle chevauche. Et tandis que les derniers rayons du Soleil les enveloppes, ils s'envolent  pour aller rejoindre les nuages.

             
                                                                                                                                Candide.Jr (Wilhelm)©

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